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Politique Archaïsme et ambiguïté de l’ethnie à l’origine du retard d’entrée dans la modernité de l’Afrique noire

Archaïsme et ambiguïté de l’ethnie à l’origine du retard d’entrée dans la modernité de l’Afrique noire

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L’ethnie (ou la tribu) occupe une place dramatiquement conflictogène qui ne peut laisser indifférent tout Africain soucieux d’un avenir mieux loti qu’aujourd’hui, pour l’Etat africain postcolonial. Il n’y a pas un seul État subsaharien qui ne connaisse de conflits ethniques dont certains constituent de véritables drames humanitaires. Le professeur burundais Melchior Mbonimpa dans son livre de 1994, constate à cet égard :
« Il y a des tribus en Afrique. Il faut en tenir compte, ou mieux il faut compter avec elles. On ne peut démocratiser en faisant comme si la libre compétition des partis politiques rendait automatiquement caduc le conflit des tribus... Dans l’Afrique actuelle "la société sans tribus" n ’est qu ’une illusion de ceux qui sont fascinés par les raccourcis et pressés de jouir... Car le refoulement hystérique... qui pousse à ignorer ce qui crève les yeux (que la tribu est plus vivante que jamais, pour le meilleur et pour le pire), ne peut aboutir qu'au désastre» (1)
Une abondante littérature a été écrite sur l’ethnie en Afrique Noire postcoloniale sans pour autant épuiser tous les angles de son observation. C’est sur celui de son ambiguïté que nous allons tenter de l’analyser aussi. Mais au préalable un détour anthropologique est nécessaire pour mieux saisir sa nature.

I.L’archaïsme de l’ethnie (ou de la tribu)
Le dictionnaire des sciences sociales (Dalloz 1986) définit l’ethnie comme un « groupement naturel caractérisé par des traits communs somatiques, linguistiques ou culturels et le sentiment d’appartenance »
La tribu est aussi un groupement humain mais « composé de groupes plus réduits tels que les clans, organisés généalogiquement selon un système de parenté, sous l’autorité d’un chef, les membres parlent généralement la même langue »
À première vue, les termes « ethnie » et « tribu » paraissent synonymes, puisqu’il s’agit de groupements humains caractérisés par des traits communs, un sentiment d’appartenance linguistique, culturel.
L’anthropologie nous apprend qu’à l’origine « ethnie » signifiait aussi « peuple » et même « nation ». C’est pourquoi, généralement l’ethnie est considérée comme un groupement humain, plus vaste que la tribu. Elle nous apprend aussi que la famille, le clan, la tribu, l’ethnie font partie des « communautés primordiales » c’est-à-dire celles que l’être humain a constituées dès l’apparition de son instinct grégaire. Les communautés primordiales sont des communautés de proximité, de sang et souvent de territoire, habituées à parler la même langue ou des dialectes d’intercompréhension, à utiliser les mêmes instruments artisanaux, à honorer les mêmes dieux, à s’entraider. Les hommes de la tribu ou de l’ethnie, nous dit Claude Lévy Stauss, forment généralement des communautés closes pour lesquelles « l’humanité s’arrête aux frontières de l’ethnie » et même du « village ». L’ethnie (ou la tribu) fait partie des sociétés dites « archaïques », c’est-à-dire appartenant à un passé révolu, par opposition aux « sociétés modernes » qui sont des sociétés industrielles actuelles.
Les sociétés précoloniales africaines sont dans l’anthropologie occidentale classées dans la catégorie de « sociétés archaïques » dont le stade clanique, ethnique ou tribal n’a été dépassé pour celui d’Etat que dans un nombre limité de principautés, de royaume et d’empires. Il va sans dire que le nombre d’États précoloniaux ne représentait qu’une infime partie noyée dans l’immense majorité des formations sans État, claniques, tribales ou ethniques.
À l’ethnie et à la tribu, il faut rattacher l’homme ethnique ou tribal qui épouse l’univers limité de son environnement. Lévy Brühl qui a étudié les sociétés archaïques (ou primitives) a affirmé que ces dernières étaient gouvernées par une mentalité prélogique. Mais cette thèse a été réfutée par d’autres anthropologues (Durkheim, Lévy- Strauss, etc.) qui ont montré que la mentalité dite archaïque ne différait pas fondamentalement de la mentalité scientifique car elle peut aussi se réduire à des opérations intellectuelles si on la replace dans son contexte. Il faut toutefois reconnaître que Lévy-Bruhl a donné une description minutieuse des croyances de la mentalité primitive qu’on retrouve aujourd’hui dans les villages africains : le totémisme (on est à la fois soi-même et autre chose, par exemple être homme et panthère) l’ordalie (épreuve judiciaire dépendant d’une puissance surnaturelle établissant la culpabilité ou l’innocence), le présage (signe permettant de prévoir l’événement à venir) la magie (obtention des effets merveilleux par des moyens surnaturels), la sorcellerie (pratiques occultes des sorciers tendant souvent à des fins maléfiques). L’archaïsme est aussi caractérisé par le traditionalisme (la vie quotidienne est orientée vers la répétition du passé), l’absorption de l’individualité par le règne de la communauté.
Chaque négro-africain qui rentre dans son village peut constater que le portrait tribal ou ethnique brossé à grands traits ci-dessus, correspond à peu près à celui de la vie quotidienne qui s’y passe.
Les relations de l’homme ethnique ou tribal avec l’étranger au groupe ont aussi une spécificité caractéristique. Comme « l’humanité s’arrête au frontière de l’ethnie » et même parfois du village, le monde du dehors est peu ou pas connu, et les hommes du dehors sont des étrangers, donc étranges. C’est de cette étrangeté que naissent les difficultés des rapports avec ces étrangers, qui peuvent aller de simples plaisanteries à des heurts plus ou moins brutaux ou des atrocités frisant la barbarie. L’altérité entre l’homme tribal et l’étranger n’est pas particulière à un groupe humain déterminé. Claude Lévi-Strauss dans son opuscule de 1961 Race et histoire" nous apprend que cette posture de l’homme tribal caractérise toutes les sociétés car « l'unicité de l'humanité, au-delà de la diversité des cultures, n 'a que rarement était perçue comme un phénomène naturel résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés. Au contraire cette unité est le plus souvent vue comme « une monstruosité, un scandale » et notre auteur de préciser : « latitude la plus ancienne et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides, puisqu'elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions : « habitudes de sauvages », « cela n'est pas de chez nous », « on ne devrait pas faire cela », etc. autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères » (2) Cette conception de l'étranger comme étrange, provient, explique encore Claude Lévi-Strauss de ce que « la notion d'humanité, englobant sans distinction de race ou de civilisation, toutes les formes de l'espèce humaine, est d'apparition fort tardive et d'expansion limitée... Mais, pour de vastes fractions de l'espèce humaine et pendant des dizaines de millénaires, cette notion paraît totalement absente. L'humanité cesse aux frontières de la tribu ou du groupe linguistique, parfois même du village, » (idem)
Le refus de l’altérité culturelle, c’est-à-dire de la culture autre, apparaît ainsi comme un des traits regrettables du comportement humain. Et l’ethnocentrisme de l’homme tribal ou ethnique devient comme essentiellement arriéré par rapport à l’évolution vers une civilisation plus policée.

II-Aspects culturels de l’ethnie : non discriminants, valorisants, unificateurs
L’archaïsme de l’ethnie ne l’empêche pas de produire des roses. Et c’est sur le champ culturel que poussent les rosiers qui produisent les roses. Certes les rosiers portent aussi des épines, mais celles de l’ethnie ne seront présentées que dans sa dimension politique ci-dessous.
Dire que l’ethnocentrisme est la centralité du paradigme de l’ethnie, ne signifie pas que tous les comportements et activités de ses membres sont hostiles à ceux de l’allogène. Certes, c’est à travers ses productions culturelles que chaque ethnie (ou peuple) se singularise. Mais cela n’empêche pas que des domaines de non hostilité soient nombreux et permettent des relations inter¬ethniques heureuses, conviviales et appréciables. C’est en situation postcoloniale de l’Etat africain pluriethnique que ce phénomène est particulièrement perceptible et visible.
Pour le moment en Afrique noire, les cultures qu’on présente comme des cultures nationales ne sont en réalité que des cultures ethniques. C’est ainsi qu’on a baptisé « langues nationales », des dialectes qui n’étaient qu’ethniques, pour les distinguer des « langues officielle » de l’Etat. On parle de l’art Yorouba au Bénin et au Nigeria, de l’art bamoun ou bamiléké au Cameroun, qui sont des productions artistiques ethniques dont raffolent les collectionneurs occidentaux.
Les vraies chansons africaines sont produites en langues africaines qui sont essentiellement ethniques et n’ont pas de frontières. Miriam Makeba, l’égérie de la lutte anti-apartheid, produisait des chansons dans sa langue ethnique qui étaient égrenées dans toute l’Afrique Noire. Il en est de même des productions en langues ethniques des vedettes africaines de la chanson, qui deviennent les porte-fanions de leurs États, et on parlera des chansons congolaise (RDC), ivoirienne, Sénégalaise, camerounaise, nigériane, etc.
Au Cameroun les vedettes chantent souvent en leur langue tribale. Manu Dibango, Grâce Decca, Charlotte Dipanda, Petit pays, etc, en Douala. André- Marie Tala, Elvis Kemayo, Sam Fantoma, en langues bamiléké, etc. En matière de danse, c’est la même situation : le ben-skin est bamiléké, la danse bafia est celle des Bafia, le bikutsi est évondo, l’asiko est bassa, etc. Les manifestations festives et les bars sont des endroits ou chansons et danses ne distinguent pas les ethnies d’origine.
La gastronomie est également un des domaines privilégiés de non- discrimination où personne ne s’offusque du ndolé et du miondo douala, du bibolo et du zom ewondo, des beignets-haricots bamiléké, etc.
Si sur le plan des mariages inter ethniques quelques résistances existent, elles n’empêchent jamais le principe selon lequel « en amour il n’y a pas de frontière »
Sur le plan religieux, les africanistes nous apprennent comme le fait Dominique Zahan dans son livre de 1970, que « pratiquement toutes les populations africaines sont profondément religieuses » (3) La religiosité de l’Afrique traditionnelle est fondée sur des religions naturelles issues d’une cosmogonie mystique imaginant un univers traversé de forces qu’elle finit par hiérarchiser. Au sommet le Dieu unique créateur chez les proto-bantus, tout puissant, mais assez distant du destin humain. En dessous du Dieu créateur ou grand Dieu, se trouvent de nombreux esprits auxquels on ajoute les ancêtres morts avec les cultes qui leur sont voués, les ancêtres vivants, les hommes vivants, et la chaîne descend chez les animaux, les végétaux et les minéraux (4). Mais la multiplicité des esprits et des êtres en dessous du Dieu créateur favorise des pratiques religieuses différentes qui naissent du foisonnement des ethnies et des langues. L’important à retenir est que les religions africaines ne connaissent pas de prosélytisme, sont absolument tolérantes et non violentes puisqu’elles n’ont pas de corps de doctrines à vocation universelle.
Le communautarisme, c’est-à-dire la vie collective étroite est la matrice d’un vivre ensemble privilégiant les relations interpersonnelles intra-ethniques ou tribales. Au sein de la communauté, les relations sont fondées sur l’intercompréhension linguistique, les échanges matériels (les trocs autrefois), matrimoniales (notamment l’endogamie), et surtout des services réciproques d’entraide. Celle-ci qui autrefois se réalisait dans une économie amonétaire ou faiblement monétarisée se caractérisait par des dons et contre-dons, des services et contre-services. C’est le communautarisme qui explique la prégnance psychologique de l’ethnie et de la tribu dans les sociétés archaïques qui ne connaissent pas la solidarité moderne de sécurité sociale des pays développés.
L’ethnoculture avec ses mœurs artistiques, alimentaires, religieuses, communautaires etc., est un microcosme favorable au vivre ensemble convivial, développant des manières de penser et de faire non discriminatoires, valorisantes et réceptives par les allogènes à l’ethnie.

III- L’ethnie, politiquement néfaste, discriminatoire et conflictogène dans l’Etat africain postcolonial
En dehors de sa face culturelle positive, l'ethnie ou la tribu, présente également un visage politique néfaste, concentrant les négativités de son ethnocentrisme, qui génère une part importante de la malgouvernance africaine postcoloniale.
Depuis les indépendances presque tous les États de l’Afrique subsaharienne ont été les théâtres des conflits ethno-politiques. A la base de tous ces conflits qui peuvent prendre les formes de révoltes post-électorales ou de guerre civiles, il existe une cause primordiale, le pouvoiro-affairisme. Celui-ci désigne l’accaparement du pouvoir d’Etat par un gouvernant, chef d’une oligarchie qui a patrimonialisé l’Etat et les ressources publiques à son profit et celui de ses proches ethno-régionaux et de ses partisans, qui s’agrippe au pouvoir par tous les moyens

1) Récurrence des conflits ethniques
La récurrence caractérise le panorama de ces conflits ethniques. Le tableau est particulièrement chargé :
- Guerres civiles ayant abouti à la victoire des séparatistes :
Ethiopie/Erythrée avec indépendance de l’Érythrée, au Soudan (indépendance du Sud-Soudan)
- Guerres civiles avec défaites des séparatistes : défaite du Biafra au Nigéria, défaite de la Casamance au Sénégal
- Guerres civiles avec accession des rebelles au pouvoir : guerres du Tchad avec accession au pouvoir successivement de Goukounou Ouedéi, Hissen Habré, Ydris Déby Ibno ; guerres civiles en Ouganda avec la victoire de Musseveni, au Congo Brazzaville avec la victoire de Sassou Nguesso, en R.D.C avec la victoire de Désiré Kabila contre Mobutu, au Rwanda avec la victoire du front patriotique de Paul Kagame, en Côte d’ivoire avec la victoire du camp Alassane Ouattara sur le camp gouvernemental de Gbagbo Laurent.
- Guerres civiles avec victoire des camps gouvernementaux : Angola (1975-2001), Kenya en 2012, Gabon (2016.)
- Guerres civiles en cours : Cameroun (insurrection des régions anglophones, RCA (multiples groupes rebelles), Éthiopie (rébellion du Tigré)
- Guerres civiles avec les groupes djihadistes : Nigeria, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad, Nord Cameroun.
La désolation multiforme est la caractéristique essentielle de l’immense gâchis humain qui compte en millions dans l'Est de la RDC, auxquels il faut ajouter les réfugiés qui d’après le HCR étaient au nombre de 18 millions en 2017. Les destructions matérielles sont incommensurables. Partout où les chefs de guerres sévissent, l’économie est mise en coupe réglée, avec des trafics illicites divers.

2) Cause des conflits ethniques
Elles ont pour cause majeure la confiscation du pouvoir politique par les gouvernants.

a) Le système pouvoiro-affairiste
C’est à travers le système politique pouvoiro-affairiste que la confiscation du pouvoir est réalisée. Nous avons défini, dans un article du journal "la Nouvelle Expression" du 10 au 13 Juin 1994 comme : « Volonté politique de conquérir et de conserver le pouvoir par tous les moyens et contre vents et marées, au besoin, en violant toutes les règles positives de conduite sociale que l'humanité s'est donnée sur le plan du droit, de la philosophie, de la morale et de la religion. Le pouvoir, rien que le pouvoir, recherché, conquis et conservé non pas pour faire triompher un idéal collectif tel que l'unité national, la démocratie ou le développement, comme proclamé par les discours officiels, mais en réalité par volonté égoïste de puissance et par le besoin de faire main basse sur les richesses nationales ».
Le système pouvoiro-affairiste qui s’est répandu dans la quasi-totalité des pays africains subsahariens, et qui est à l’origine de la malgouvernance de ceux- ci, a développé des techniques de pérennisation au pouvoir que sont l’autoritarisme politique, le tribalisme, la corruption, le soutien des puissances extérieures. Les chefs d'Etat au pouvoir ont utilisé le système pouvoiro-affairiste et se sont appuyés d’abord sur les populations de leur aire ethnorégionale d’origine, et leurs partisans pour mater les opposants politiques des autres aires ethniques, en utilisant la répression policière, judiciaire, médiatiques, les fraudes électorales. C’est ce qui explique que les conflits politiques ont pris le plus souvent une connotation ethnique exacerbée, les ethnies s’estimant exclues du pouvoir, n’hésitant pas à prendre les armes.

b) Une gouvernance politique de discrimination ethnique
Dans les pays industriels développés, notamment occidentaux, la révolution industrielle du 19e siècle a provoqué une structuration binaire de la société, fondée sur la fortune, analysée par Marx, distinguant d’une part la classe capitaliste bourgeoise des riches, et d’autre part la classe populaire pauvre des ouvriers et des paysans. A ces classes se sont formées des idéologies et des partis politiques de défense des intérêts respectifs : l’idéologie libérale et les partis libéraux pour la classe bourgeoise, les idéologies et partis socialistes pour les classes populaires d’ouvriers et de paysans.
Les pays africains subsahariens qui n’ont pas connu la trajectoire de développement des États capitalistes, sont restés confinés dans l’archaïsme des structures politiques articulées sur l’ethnie. Si à l’indépendance les entrepreneurs politiques, ont créé des partis politiques à orientation libérale ou socialiste, c’était par simple mimétisme, ces formations politiques n’ayant pas de classes sociales de support comme dans les pays capitalistes industriels. Ces entrepreneurs politiques africains, une fois au pouvoir n’avaient que leur base ethnique et régionale comme premier support de leur entreprise politique.
C’est l’ethnocentrisme du chef de l’Etat qui sera le moteur de son action politique fondé sur l’égoïsme personnel, de son ethnie et de sa région. Le gouvernant chef de l’Etat va utiliser le système pouvoiro-affairiste (autoritarisme politique, tribalisme, corruption) pour monopoliser le pouvoir et les ressources publiques à son profit et à celui de ses partisans ethnorégionaux ou clientélistes.
Les meilleures positions gouvernementales et administratives de pouvoir et d’enrichissement personnel seront réservées aux frères ethnorégionaux du Président, les postes moins sucrés étant attribués aux citoyens non élus par la grâce présidentielle. Les recrutements et les promotions dans les administrations publiques suivront le même scénario. L’ensemble des segments de cette politique ethnotribaliste va entrer dans le vocabulaire politique sous le vocable de « tribalisme d’Etat » qui produira en réaction de retour le tribalisme des laissés pour comptes des autres ethnies.

c) Le sentiment de marginalisation éternelle des opposants politiques
Les opposants politiques, le plus souvent issus des ethnies autres que celles proches du chef de l’Etat vont subir une répression féroce sauvage à travers des instruments policiers, judiciairés, administratifs, médiatiques, fiscaux, et de la fraude électorale. L’utilisation de cet arsenal de la domination despotique des gouvernants pour monopoliser le pouvoir et les ressources publiques, empêchant toute alternance au pouvoir, va faire naître un sentiment de marginalisation fortement éprouvé par les opposants politiques et les ressortissants de leurs fiefs géographiques.
La contestation des gouvernants en place qui s’accrochent au pouvoir par tous les moyens légaux et illégaux, licites et illicites, va prendre le plus souvent des formes violentes pouvant aller jusqu’à la guerre civile et même au séparatisme. Les insurrections anglophones au Cameroun, ou du Tigré en Éthiopie et bien d’autres en sont des illustrations patentes.

IV Évacuer l’ethnie de la sphère politique
Si l’ethnie (ou la tribu), à travers ses segments culturels positifs ne présente aucun inconvénient dans son insertion dans la modernité africaine, tel n’est pas le cas pour sa dimension politique. On a montré ci-dessus l’antinomie néfaste de l’ethnicité politique dans la modernité africaine postcoloniale. Plusieurs raisons apparaissent :
- L’ethnie est monoculturelle, tandis que l’Etat moderne est multiculturel
- L’homme ethnique (tribal) est ethnocentrique, c’est-à-dire nombriliste xénophobe, alors que le citoyen de l’Etat moderne multiethnique ne saurait être xénophobe
- L’univers tribal ou ethnique est quasi-clos, alors que l’univers du citoyen de l’Etat moderne est ouvert, d’abord à l’espace national pluri-ethnique, et ensuite au monde. Toutes ces différences d’ordre ethnologique rendent incompatibles les comportements de l’homme tribal et du citoyen de l’Etat moderne.
Puis au-dessus des comportements de l’homme tribal et du citoyen moderne, il y a le tribalisme d’Etat pouvoiro-affairiste qui organise une discrimination favorisant les groupes ethniques proches du chef de l’Etat et défavorisant ceux qui sont de l’opposition politique.

Cette discrimination aboutit au sentiment de marginalisation d’autant plus accentuée des opposants politiques que tout est mis en œuvre par les gouvernants pour empêcher l’alternance au pouvoir. D’où les multiples crises politico-ethniques qui écument la vie politique des États actuels de l’Afrique Noire. Les révoltes et les guerres ethniques sont si calamiteuses avec leurs lots de millions de morts, de blessés, de déplacés, de réfugiés, ainsi que des destructions matérielles inouïes etc., que l’ethnie, dans sa dimension politique, ne peut même pas être aménagé. Elle ne devrait être qu’évacuée. L’aménagement constitutionnel ou légal de l’ethnie n’est autre chose que l’épée de Damoclès suspendue sur la tête de la nation, et pouvant être dégainée à tout moment
Pour résoudre les problèmes de la politique ethnique tribaliste, des voix ont proposé des solutions qui ont pour point commun la croyance que l’ethnie peut être politiquement aménagée : le fédéralisme communautaire ou ethnique, la rotation ethnique à la tête de l’Etat, la distinction entre autochtone et allogène, etc.
- S’agissant du fédéralisme ethnique, cette solution ne peut être appliquée que dans des États de faible nombre d’ethnies, (deux ou trois). Le plus souvent les tribus sont si démographiquement réduites qu’elles ne peuvent constituer des États fédérés viables. Surtout des États africains grands ou moyens comptent des dizaines ou centaines d’ethnies. On évalue à 400 le nombre d’ethnies en RDC, plus de 200 au Cameroun, encore plus au Nigeria. Peut-on imaginer une RDC gérable avec 400 États fédérés, le Cameroun avec plus de 200 ?
- Pour la rotation ethnique, les ethnies se succèdent à tour de rôle à la tête de l’Etat. Les problèmes soulevés par le fédéralisme ethnique reviennent ici avec une complexification ahurissante. Exemple : si on propose un mandat présidentiel de 5 ans, il faudrait 1 million d’année pour que la dernière ethnie dans un État de 200 ethnies accède au pouvoir. Combien de million d’années faudrait-il pour que la dernière ethnie de la RDC ou du Nigéria accède au pouvoir
- Distinction autochtone/allogène : l’exemple vient du Cameroun où la constitution de 1996 a prévu une protection des autochtones. Mais la scène politique montre que cette protection a plutôt aiguisé et exacerbé les antagonismes tribaux et ethniques. Si les autochtones des grandes métropoles de Yaoundé et de Douala qui ont chacune plus de 2,5 millions d’habitants, se plaignent avec beaucoup de force d’être devenus ultra- minoritaires sur leurs terres, il faut relever que ce problème ne se pose pas seulement à Yaoundé et à Douala, mais dans toutes les métropoles régionales où les autochtones ont été submergés par des populations venues de l’arrière-pays. Il s’agit d’un phénomène de la modernisation et de l’urbanisation qu’on retrouve dans tous les pays du monde, vieux ou nouveaux.

On soulignera que les autochtones des grandes villes qui se plaignent oublient qu’ils ont des avantages que les campagnes n’ont pas. Ils bénéficient des commodités de l’urbanisation : eau, électricité, établissements scolaires et sanitaires mieux lotis, spéculations foncières locations d’immeubles, possibilités plus grandes d’emplois publics et privés, etc.
Il ne faut jamais oublier que comme la religion et la race le concept d’ethnie (ou de tribu) est logé au tréfonds de la psychologie humaine et possède une charge passionnelle qui explose en situation de grande contrariété. Si la législation étatique est aménagée de manière à ce que l’ethnie ou la tribu ait des possibilités d’expression politique, l’ethnocentrisme avec ses tendances conflictuelles et génocidaires, ne pourra jamais être éliminé de l’horizon politique. Une étincèle conflictuelle peut à tout moment dégénérer en conflagration ethnique. La scène politique camerounaise le montre éloquemment. Depuis l’inscription de la protection des autochtones dans la constitution de 1996, les antagonismes ethniques ont trouvé là l’occasion de se multiplier sans frein. Les plateaux de télévision et les réseaux sociaux sont devenus des théâtres d’exubérance de la rhétorique ethno-tribaliste

Il faut à cette occasion remarquer que ce sont certaines élites intellectuelles qui ont constitutionnalisé la protection des autochtones. Cela nous amène à mettre le doigt sur l’action néfaste de certaines élites politiques et intellectuelles dans l’utilisation de l’ethnie comme instrument du combat politique. Ce sont les entrepreneurs politiques qui devenus gouvernants s’installent dans la gouvernance politique pouvoiro-affairiste pour s’accaparer à leur profit du pouvoir politique et des ressources publiques, à travers un despotisme discriminant entre ethnies-frères privilégiées et à avantager et les ethnies ennemies à défavoriser et opprimer. Quelques exemples d’intellectuels instigateurs ou théoriciens de la politique tribaliste. Au Rwanda en 1994, ce sont des journalistes de la Radio Mille Collines qui chauffaient la propagande d’extermination des Tutsi. En Côte d’ivoire, c’est Alassane Ouattara, docteur en économie, ancien Vice-Président du FMI, ancien Premier Ministre d’Houphouët Boigny qui, malgré ses titres et hautes fonction déjà assumées, a parrainé la rébellion des Nordistes du pays, regroupés dans les "Forces Nouvelles, pour conquérir le poste de Président de la République, après une guerre civile qui fit plus de 3000 morts au début de 2011. Au Cameroun en 1987, un universitaire professeur de philosophie, Mono Djana (qui peut être comparé à Heidegger des nazis de Hitler), a inventé une théorie politique appelée "ethnofascisme", qu’il a collé aux Bamiléké et qui n’était qu’un phantasme imaginaire, une cabale, un épouvantail, alors que c’est lui-même qui était un vrai fasciste. En effet, dans son livre de 1986 intitulé "l'idée sociale chez Paul Biya", Mono Djana se montra un partisan de la dictature et conseilla au Président Biya d’instaurer au Cameroun la "dictature du Renouveau" pour consolider son pouvoir. Conseil qui a été suivi jusqu’aujourd’hui comme le montre le despotisme du RDPC. Un autre universitaire, professeur de lettres, émigré aux Etat-Unis, nommé Patrice Nganang, dans ses diatribes contre le régime camerounais du RDPC, appelait dans les réseaux sociaux, à la guerre contre la tribu Bulu du Président Paul Biya. Sur les plateaux de télévision, ce sont des intellectuels médiatiques qui chauffent le feu du tribalisme contre le soi-disant ethnofascisme des Bamiléké.

L’évacuation de l’ethnie de la sphère politique apparaît comme un impératif catégorique car la politique tribaliste de la grande majorité des gouvernements africains subsahariens, a transformé l’Afrique Noire en zone de haute intensité de multiplication des conflits ethniques récurrents. Cette évacuation de l’ethnie peut se faire que contre le système pouvoiro-affairiste qui l’instrumentalise pour continuer la politique coloniale du « diviser pour mieux régner ».
Beaucoup d’élites politiques et d’intellectuels africains considèrent l’ethnie comme faisant partie du patrimoine sociologique intangible de l’Afrique Noire. Cette pensée oublie que l’ethnie n’est pas une spécificité africaine mais mondiale, que l’évolution vers la modernité politique a évacué comme antinomique à la République, à l’Etat-nation, à la Démocratie, en raison de son archaïsme. L’ethnie est ambiguë, et nous avons montré qu’elle présentait deux faces, l’une, culturelle, accueillante, non discriminante, l’autre politique, discriminante et conflictogène. La face politique est celle qui se présente comme un concentré d’arriérisme et d’archaïsmes qui empêchent l’Afrique Noire d’entrée dans la modernité : le refus de l’altérité culturel, la mentalité primitive magico-religieuse, la sorcellerie, le traditionalisme passéiste, la dévolution héréditaire et dynastique du pouvoir, le règne à vie du chef, la vision de l’humanité (et donc du monde) s’arrêtant aux frontières de l’ethnie etc. Ce dernier trait caractéristique de l’ethnie est celui qui aurait le plus de conséquences néfastes dans le vécu quotidien de l’homme tribal africain : absence de prévision économique à moyen et long terme, manque de religion et de philosophie à vocation universelle, règne aujourd’hui de chefs d’Etat pouvoiro-affairistes rivés égoïstement sur leurs avantages personnels et ceux de leurs proches ethniques, au détriment de l’Etat et du panafricanisme, qui n’a plus de leadership.
Toutes ces négativités archaïques militent pour l’évacuation de l’ethnie de la sphère politique, en démantelant tous les piliers instrumentaux du pouvoiro- affairisme qui, en plus de l’ethnisme tribaliste utilise aussi l’autoritarisme politique et la corruption.
Daniel Tsessué
Notes
1 Melchior Mbonimpa, ethnicité et démocratie en Afrique, Ed. Harmattan, Paris, 1994, p. 7
2 Claude Lévi-Strauss, Race et histoire, Ed. Gonthier, UNESCO, 1961, PP. 19, 20
Dominique Zahan, Religion, spiritualités et pensées africaines, Ed. Petite Bibliothèque Payot, Paris 1970, p. 28
4 E. Damman, les Religions d’Afrique, Ed. Payot, Pris 1978, pp 57