Marafa Hamidou Yaya: le technocrate, l'homme d'Etat et l'ambition contrariée

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« Mon incarcération s'inscrit clairement dans un contexte de guerre de succession »

Il est intelligent, bosseur et compétent. Il n’a pas sa langue dans sa poche et n’hésite pas à dénoncer l’immobilisme ou l’inertie qui plombe le décollage du Cameroun. Il n’est non plus rancunier. Malgré sa condamnation à de lourdes peines de prison (25 ans puis réduit à 20 ans), il reconnait que nos juges sont pour la plupart de grande qualité, mais n’ont guère de moyens de résister à la pression du pouvoir exécutif.  Même ses détracteurs reconnaissent ses qualités de meneur d’hommes, d’homme politique et d’homme d’Etat qui a le sens de l’Etat. Apparemment distant quand il est face à des inconnus, ses camarades de faculté sont unanimes, un individu convivial, féru d’humour, un gai luron et un grand « ambiancer ». Un homme qui se libère entièrement chaque fois qu’il est avec ses amis et de gens dont la sympathie lui semble sincère. Son ambition, instaurer une Société de confiance qui relèvera les défis du développement économique, démocratique et de l’unité nationale. Lisez plutôt.

Germinal : Bonjour Monsieur le Ministre. Si nous vous laissons le choix, aimeriez-vous que nous vous interpellions en disant : Monsieur le Ministre, Monsieur Marafa, Monsieur le Prisonnier ? Pourquoi ?
Marafa Hamidou Yaya: Ironie pour ironie, je pourrais vous répondre : je suis Marafa par la grâce de Dieu; tandis que ministre et prisonnier, je le suis devenu par la volonté d’un seul homme. Mais, Monsieur le Ministre me convient, car j’assume, avec fierté, l’honneur de l’avoir été au service de mon pays. En outre, cela convient d’autant mieux qu’au Cameroun, le titre de ministre est synonyme de prisonnier potentiel.

Quel est votre État d’esprit, votre moral actuellement après un peu plus de 5 années d’incarcération ? Et votre état de santé, qui s’est dégradé quelquefois vous poussant à consulter les médecins ? Y a-t-il un rapport entre vos différentes hospitalisations et votre condition de détention ?
C’est une rude et longue épreuve pour ma famille, les amis qui me soutiennent et pour moi. Mais, j’ai un mental d’acier, et la conscience sereine. Quant à mon moral, il se laisse parfois submerger par le profond sentiment d’injustice et de colère intérieure que je ressens à être en prison sans avoir commis ni crime ni délits, et à y être maintenu malgré le jugement des Nations Unies, d’avril 2016, demandant ma libération. Mais, très vite, ma combativité reprend le dessus. Mon état d’esprit est positif, je crois en mon destin au service du Cameroun. Bien sûr, si ma santé le permet.

Plus généralement, quelles appréciations faites-vous des conditions de détention dans les prisons camerounaises ?
Selon l’Observatoire international des Prisons (OIP), le Cameroun, avec un taux de densité carcérale de 296 %, se place au deuxième rang mondial juste après la Barbade (302%). Ce taux qui rapporte le nombre de détenus à la capacité fonctionnelle des établissements pénitentiaires de notre pays masque des disparités fortes selon les prisons. À Kondengui, et à New Bell, ce chiffre est largement dépassé. Ce sont, pour un prisonnier, des conditions de détention inhumaines auxquelles nul n’est préparé. Au-delà des considérations morales, la surpopulation carcérale, c’est aussi un enjeu de santé publique. En effet, les prisons sont des incubateurs de maladie tels que le Sida, la tuberculose, l’hépatite C. Il suffit de considérer le nombre de détenus, porteurs de ces virus, qui sortent quotidiennement de prison à l’occasion d’une permission ou à la fin de leur peine, et le nombre d’entre eux qui sont porteurs de ces virus - un rapport ONUSIDA de 2007 évoquait un taux de prévalence du Sida de 12% dans les prisons camerounaises ! - pour comprendre que la surpopulation carcérale est un facteur de propagation de ces maladies dans le pays. J’ai vu à Kondengui de jeunes gens, enfermés là depuis des mois au contact de criminels endurcis, pour des chèques sans provision. Certains d’entre eux, à leur sortie, seront devenus des malfaiteurs dangereux, porteurs de maladies graves transmissibles et constitueront de vrais dangers pour la société. La prison, c’est l’affaire de tous. Le Cameroun doit revoir sa politique pénale et pénitentiaire ! Cela va de la politique pénale (la prison doit être la peine ultime), à la création de maisons d’arrêt (pour les prévenus en attente de jugement) et à la construction de nouveaux centres de détention.
Dans le cadre de la recherche des solutions pour améliorer les conditions de détention, j’avais proposé, en 2004, que la responsabilité de l’administration pénitentiaire soit retirée au ministère dont j’avais la charge pour être confiée au ministère de la Justice. Il m’avait semblé en effet qu’il était plus logique que ceux qui sont chargés de prononcer les peines soient également ceux qui en supervisent l’exécution. Mais je constate que cela a été vain.
Peut-être faudrait-il innover et tester le recours à des prestataires privés pour la gestion d’une prison.

Aviez-vous imaginé avant votre interpellation, compte tenu des services rendus au régime que vous avez loyalement servi pendant plusieurs années, qu’un jour vous pourriez vous trouver derrière les barreaux du fait des manœuvres des personnes que vous avez servies ? Autrement dit, votre interpellation vous avait-elle surpris ?
L’Opération épervier, je l’ai dit par ailleurs, a été détournée de sa vocation initiale, qui était de lutter contre la corruption par le moyen d’une justice indépendante, et s’est transformée en un instrument d’intimidation et de règlement de comptes politiques. Tout ministre au Cameroun, sa réputation et son honnêteté furent-elles entières, sait qu’il peut à tout moment être mis en prison pour des raisons politiques habillées, plus ou moins adroitement, en affaire judiciaire. Et peu importe qu’il soit innocent, une partie de l’opinion publique y verra la juste sanction de sa seule participation au gouvernement. Dans mon cas, le fameux : «vous-étiez- un-pilier-du-régime» suffit à justifier une sanction expiatoire.

Si vous faites abstraction de tout ce qui a été dit et écrit, comprenez-vous pourquoi vous êtes ici ?
J’ai été emprisonné, et je suis maintenu en prison pour des mobiles strictement et exclusivement politiques. L’ONU a demandé la libération de M. Engo [Pierre Désiré, Ndlr], il est libre aujourd’hui. L’ONU a demandé la libération de M. Atangana [Michel Thierry, Ndlr] et de madame Eyoum [Lydienne Yen, Ndlr] ils sont libres. Malgré la demande de l’ONU de me libérer, malgré tous les appels internationaux en ma faveur, je reste prisonnier. Preuve, si besoin était, que mon cas relève d’une autre catégorie.

Après les différents verdicts rendus en votre défaveur, quel regard jetez-vous sur la justice camerounaise ?
Mon affaire a été jugée par trois instances. Tout d’abord, par le Tribunal de Grande Instance du Mfoundi qui m’a condamné à 25 ans d’emprisonnement pour « complicité intellectuelle de détournement des fonds publics », crime qui n’existe pas en droit camerounais. Puis, par la Cour suprême qui a cassé et annulé le jugement du Tribunal de Grande Instance et réduit ma peine à 20 ans. L’arrêt de la Cour suprême établit clairement que sa section spécialisée, devant laquelle j’ai comparu les 17 et 18 mai 2016, m’avait condamné deux semaines avant de me juger ! Enfin, j’ai été jugé par le Groupe de Travail des Nations Unies pour la Détention arbitraire qui, au terme d’une procédure contradictoire de plusieurs mois, et après examen des milliers de pièces fournies par les avocats de l’État et les miens, a rendu une décision demandant ma libération immédiate, et même une indemnisation de mon préjudice. Mon regard sur la justice camerounaise ne diffère pas de celui de nos compatriotes ou de celui de la communauté internationale. Dans l’index Mo Ibrahim 2016, qui fait autorité en matière de gouvernance, notre justice est classée sur le critère de son indépendance au 42e rang sur 54 pays africains. Cela m’attriste, car nos juges sont pour la plupart de grande qualité, et ils n’ont guère de moyens de résister à la pression du pouvoir exécutif. Mais je ne désespère pas que certains d’entre eux, à l’exemple de leurs confrères malgaches, décident de relever la tête.

Faut-il désespérer de notre justice ? Comment la rendre véritablement indépendante de l’exécutif ?
Non, il ne faut pas désespérer, car, nous avons parmi nos juges des magistrats de première catégorie. Mais, il serait illusoire de prétendre réformer notre système judiciaire sans toucher à la structure et au fonctionnement de nos institutions politiques. Autrement dit, tant que, de par la loi, nous aurons un président à vie, nous aurons une justice aux ordres.

Est-ce qu’il vous est déjà venu à l’esprit de demander la Grâce présidentielle ? Pourquoi ?
Non. La grâce présidentielle n’est pas un droit. Elle s’accorde, elle ne se demande pas.

Récemment, vous avez affirmé chez un confrère que vous êtes à la fois prisonnier du système et de M. Paul Biya. Cela veut dire que ce n’est pas seulement parce qu’en 2011 vous avez conseillé à M. Biya de ne pas se représenter à la présidentielle que vous payez le prix fort. Connaissez-vous les autres personnes au sein du régime qui vous en veulent ? Pouvons-nous avoir une idée sur ces personnes et de leurs motivations ?
Mon propos entendait justement se placer au-dessus des personnes, que ce soit celles qui souhaitent se maintenir au pouvoir ou celles qui veulent y accéder. Je mettais en cause ce système global dont nous sommes tous peu ou prou responsables. Cela dit, mon incarcération s’inscrit clairement dans un contexte de guerre de succession, qu’exacerbent les rivalités entre les partisans d’un statu quo qui préserve leurs prébendes, et ceux qui plus ambitieux, mais sans talents, en sont réduits au vil expédient d’instrumentaliser la justice afin d’écarter tout concurrent potentiel sérieux.

Avez-vous au cours des nombreuses années passées aux côtés du président de la République, en tant que très proche collaborateur, appréhendé sa conception du pouvoir politique suprême ?
Sa façon d’exercer le pouvoir tient à deux choses : d’une part, à son caractère, réfléchi, prudent, conservateur, naturellement méfiant (les évènements de 1984 ont accentué ce trait), pessimiste quant à la nature humaine, secret, mystique jusqu’à l’occultisme, charmeur, jovial; et d’autre part, à la pratique institutionnelle dont il a hérité de son prédécesseur, et qui lui permettent de s’inscrire dans une tradition faite de clientélisme tribalo-religieux, de répressions violentes des manifestations antigouvernementales, d’instrumentalisation du sentiment national.

Pourquoi d’après vous sa gouvernance ne permet-elle pas le décollage du Cameroun, à telle enseigne que des observateurs avertis estiment que l’émergence promise pour 2035, n’est qu’un slogan politique ?
En fait, le concept d’Émergence, repris par de nombreux pays africains, recouvre un corpus de règles (10) néo-libérales qu’on appelle le Consensus de Washington, et que les États doivent respecter dans leur plan de développement et leur budget s’ils veulent obtenir des financements du FMI ou de la Banque Mondiale. L’Émergence c’est moins un projet qu’une conditionnalité reformulée. Ces règles prévoient notamment : la privatisation des entreprises publiques, l’élimination des barrières à l’entrée et à la sortie sur les marchés, l’élimination des barrières à l’investissement direct étranger, la libéralisation des échanges, etc. L’Émergence camerounaise, ou, si l’on retient une formule moins ambigüe, la Stratégie pour la Croissance et l’Emploi est-elle en bonne voie ? «Un pays émergent, démocratique et uni dans la diversité» c’est la formule qui résumait la vision du Développement du Cameroun à l’horizon 2035, présentée par le Premier ministre Yang Philémon. Si d’incontestables progrès ont été atteints en matière de croissance économique depuis le début des années 2000, force est de constater que les objectifs fixés par le gouvernement pour la période intermédiaire 2010 - 2020 sont d’ores et déjà hors d’atteinte. Qu’il s’agisse du développement des Infrastructures (Énergie, Bâtiments et Travaux publics, Transports, Technologies de l’Information et de Communication, Développement urbain Habitat, Eau et Assainissement), de la Modernisation de l’appareil productif, ou du Développement humain (Santé, Éducation, Formation professionnelle). Sur l’ensemble de ces points, nous sommes en retard par rapport à notre feuille de route ou bien à d’autres pays de poids comparable comme la Côte d’Ivoire. Un pays démocratique ? Ne jouons pas sur les mots. Le cas récent de la Gambie nous enseigne qu’est démocratique non pas un pays dans lequel un Président a été élu par une majorité, mais celui dont les citoyens peuvent s’en débarrasser sans risquer la prison ou leur vie. La démocratie, c’est l’alternance. L’alternance pacifique. Enfin, Un pays uni dans la diversité ? La crise anglophone est très symptomatique des progrès à faire dans ce domaine.

Comment la Société de confiance que vous promettez aux Camerounais pourra-t-elle apporter des solutions aux crises multiformes qui les frappent ?
Seul un Cameroun qui aura repris confiance en lui sera en mesure, tête haute, de relever ce triple défi :
1) le défi d’un développement économique au service des intérêts réels du peuple camerounais. Actuellement, nous n’avons aucune capacité de négociation avec les institutions internationales. C’est juste un jeu de dupes, nous faisons semblant de croire que leurs recommandations seront efficaces, et elles font semblant de croire que nous sommes une démocratie.
2) le défi d’une démocratie véritable. La Société de confiance s’appuiera sur le principe constitutionnel de l’alternance à la tête de l’État, au terme d’un ou de deux mandats, ce qui mettra notre pays à l’abri de la servitude volontaire.
3) le défi de l’Unité nationale. La Société de confiance permettra de mettre en oeuvre une politique sincère de décentralisation, qui est l’outil indispensable de la cohésion nationale.

Où en êtes-vous avec ce projet de société ?
Le projet avance. D’une façon ou d’une autre, j’espère que les principales propositions du projet de Société seront débattues lors de la prochaine élection présidentielle.

Dans votre récent ouvrage, Le choix de l’action, vous écrivez que les Camerounais « veulent croire en leur avenir, et tout ce que leur offre ce régime finissant, c’est le spectacle tragi-comique de son immobilisme ». À qui incombe la responsabilité de cet immobilisme qui est pourtant dénoncé à longueur de discours ?
Trêve de faux-fuyant, l’immobilisme est la conséquence du manque de volonté de l’exécutif. Un pays qui parvient, en pleine crise économique, à mobiliser plus de 500 milliards de FCFA pour la construction de stades de football, pourquoi n’a-t-il pas pu, depuis des décennies, réunir les moyens nécessaires, qui sont plus modestes que ceux mobilisés pour la prochaine CAN, pour construire un deuxième pont sur le Wouri, une route et un chemin de fer vers le Nord, une autoroute entre Douala et Yaoundé, ou bien encore une route reliant Douala à Lagos, alors que l’on peut aller, par la route, d’Abidjan à Lagos en une journée. Le manque de volonté politique est la seule explication. Notre pays est devenu un pays qui subit, et ne réagit que sous la pression ou la contrainte.

Qu’est-ce qui d’après vous explique le décalage qu’il y a entre les discours du chef de l’État et ses actes ?
En grande partie cela tient à son isolement qui le coupe de la réalité du peuple. On ne peut durablement nourrir l’action politique sur la foi de rapports, mémos, et notes des collaborateurs ou des organismes internationaux. Aller sur les lieux d’un terrible accident ferroviaire n’est pas seulement le moyen de montrer sa compassion, mais aussi prendre la mesure des facteurs environnants tels que : les implications des régimes de concessions, la politique d’achat des équipements, le maillage sanitaire du pays. Aller à la rencontre des concitoyens sur le terrain, privilège que j’ai eu - et j’en suis reconnaissant au Chef de l’État - durant 9 ans dans mes fonctions de ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, est indispensable pour apprécier les besoins réels du pays. En outre, la concentration des pouvoirs à Yaoundé, entre les mains jalouses de quelques ministres, ou crypto-ministres, est un frein à la mise en œuvre des projets.

Dans l’ouvrage ci-dessus vous déclarez vouloir « assumer le passé pour construire l’avenir ». Aussi peut-on lire ; « au fil du temps, le régime dont j’ai été l’un des acteurs a déçu les espérances des Camerounais, dont la grande capacité de résilience a permis d’éviter le pire ». N’est-ce pas une manière de dire que vous êtes aussi responsable de l’immobilisme que vous dénoncez, vous qui avez servi ce système pendant 19 ans ?
J’ai servi mon pays au gouvernement pendant 19 ans, et je suis fier de ma contribution. Et, c’est bien parce que mon travail, ma conduite ont été largement appréciés qu’un grand nombre de nos compatriotes, et de partenaires internationaux, ont pu et continuent de voir en moi, malgré la situation dans laquelle on m’a placé, le meilleur candidat à la succession de Paul Biya.

Toujours dans le même ouvrage, vous montrez comment vous avez sauvé le régime lors des élections de 2002. Pourquoi dans cet ouvrage, écrit longtemps après les émeutes de février 2008, n’avez-vous pas écrit eu un mot pour le repos de l’âme de nombreux Camerounais dont la vie a été enlevée par la soldatesque de Monsieur Biya?
Si ma compassion pour ces vies perdues et pour les familles endeuillées n’est pas apparue clairement, je le regrette, car elle est grande. Je me suis toujours opposé, dans l’action publique, aux répressions aveugles et leurs cortèges de morts inutiles. Concernant les émeutes de février 2008 sur lesquelles, toute la lumière n’a pas encore été faite, elles sont, au même titre que l’affiliation à des groupes terroristes ou l’exposition aux dangers de l’émigration clandestine, une dramatique illustration de ce à quoi le désœuvrement, le désespoir de notre jeunesse peuvent conduire. Avons-nous, dix ans plus tard, tiré les leçons de ces tristes évènements ? Manifestement, non. Quant au fiasco électoral de 2002, c’est une catastrophe évitée de justesse. Il ne s’agissait pas, comme vous le dites, de sauver le régime, mais de remédier aux dysfonctionnements de notre administration, de rassurer et de redonner confiance à nos compatriotes. Je n’étais pas seul engagé à cette tâche, heureusement, même si c’est sur moi que les projecteurs étaient braqués.

Comprenez-vous la position de ceux qui disent que vous êtes victime d’un système que vous avez construit avec le régime de Renouveau ?
Je ne demande à personne de s’apitoyer sur mon sort. Je n’ai pas construit ce régime du Renouveau, qui s’appuie sur la servitude volontaire dans laquelle nous nous sommes enfermés depuis notre indépendance, et dans laquelle se trouvent encore tous les pays pétroliers d’Afrique centrale. Le seul remède pour nous tirer durablement de cette léthargie, c’est de redonner à chacun le goût de la liberté, de l’autonomie, du risque. C’est le cœur du projet de la Société de confiance. Ce n’est pas un slogan creux. Les pays d’Afrique de l’Ouest, du Sénégal au Nigeria, ont franchi ce pas vers la liberté démocratique, et on en mesure déjà les bienfaits. Il n’y a guère de raison que notre sous-région, à commencer par le Cameroun, ne puisse y parvenir, que nos compatriotes ne puissent retrouver la confiance en l’Etat, clé d’un fonctionnement social harmonieux. La démocratie, c’est comme l’eau courante ou l’électricité. Une fois qu’on y a goûté, il devient impossible de s’en priver volontairement.

Une certaine opinion pense que vous êtes en prison parce que la France aurait manifesté l’intention de vous aider à remplacer M. Biya au pouvoir. Et le fait que vous ayez conseillé -avez-vous écrit - au Président de ne pas se présenter à la réélection est loin d’en prouver le contraire. Pouvez-vous confirmer ou infirmer ce soupçon ?
Je ne suis ni le candidat des Français ni celui des Américains. Au Cameroun, comme ailleurs, la France, comme toutes les grandes puissances, poursuit ses intérêts. Depuis plus de 30 ans, le Président Biya les a-t-il jamais remis en cause ou menacés de quelque manière que ce soit ? Évidemment non. Alors, pourquoi la France chercherait-elle à le remplacer ? Ceux-là qui font de moi, le candidat de Paris afin d’exacerber le sentiment nationaliste des Camerounais, sont les premiers à supplier les Français de ne pas laisser le musulman, pro-américain selon eux, que je suis, accéder aux plus hautes responsabilités, car cela serait contraire aux intérêts... de la France !

Pendant l’ajustement structurel de 10 ans que nous ont imposé la Banque mondiale et le FMI, les Camerounais ne vous ont pas entendu vous prononcer pour ou contre les privatisations des entreprises publiques dont le résultat était pourtant la destruction du tissu industriel national, entre autres. En étiez-vous si convaincu du bien-fondé ?
Je suis favorable à la modernisation de notre économie, et l’intervention des entreprises privées, encore faut-il :
1) laisser dans le giron de l’État les services publics nécessitant encore de lourds investissements primaires en infrastructures ;
2) ne pas remplacer un monopole d’État par un monopole privé, mais renforcer le jeu de la concurrence,
3) favoriser la privatisation au profit d’acteurs nationaux.
La déréglementation générale de l’économie, le développement du secteur privé au détriment du secteur public sont un phénomène mondial, qui concerne des secteurs comme l’électricité, l’eau, la poste, le transport aérien, la téléphonie, le rail. La présence de l’État constituait une relative protection pour le consommateur. Avec l’arrivée des capitaux privés dans des logiques de marché, cette protection tend à disparaître. Le consommateur ou l’usager se trouvent démunis face à des entreprises privées dont la raison d’être est d’assurer des profits, certainement pas un service public. En outre, dans les pays en forte croissance démographique, comme le nôtre, les infrastructures restent à développer - l’électrification rurale est notamment une priorité - et cela n’est pas dans la capacité ni la vocation du secteur privé.

L’opinion publique camerounaise pense qu’il s’est agi d’une politique d’extraversion de l’économie camerounaise programmée par ceux qui ont persuadé le Président Biya de signer les APE de façon discrétionnaire. Quelle est votre opinion à ce sujet ?
Les APE, c’est une pilule empoisonnée. Elle avait pour préalable une intégration régionale achevée de notre zone économique, la Cemac (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, Ndlr) Or, la libre circulation des biens et des personnes dans cet espace n’existe pas. En outre, ma conviction est que l’intégration des pays comme le Cameroun, le Gabon, le Congo et le Tchad n’accroît pas leurs atouts pour rentrer de façon compétitive dans la mondialisation. Car, en terme géographique, ce qui manque à l’un, l’autre ne l’a pas. Et en terme politique, ce que l’un a et qui manque à l’autre, celui-ci préférera souvent le trouver hors de la zone Cemac ou bien s’en priver. Il me vient à l’esprit l’exemple de la main-d’œuvre qualifiée qui se trouve au Cameroun, et que certains États de la Cemac refusent d’employer sur leurs grands chantiers, préférant exiger des entreprises internationales qui opèrent chez eux d’aller embaucher des travailleurs, en Asie, même si cela coûte plus cher.

Sauf mauvaise information de notre part, vous êtes l’un des nombreux Ingénieurs des pétroles dont dispose notre pays. On se serait attendu à ce que, à l’instar de l’Algérie, le Cameroun en profite pour organiser la maîtrise endogène de son pétrole dont l’exploitation reste le monopole de l’étranger, et notamment la France. Cet abandon de la souveraineté nationale est-il l’effet programmé d’un deal, ou bien y a-t-il une difficulté particulière pour le gouvernement ?
En matière pétrolière, c’est la géologie qui, in fine, détermine à la fois le type de contrats, et le profil des intervenants. Le contexte géologique algérien et camerounais diffère sensiblement. Chez eux, les champs pétroliers sont de tailles considérables, chez nous, ils sont assez disséminés et de tailles modestes, ce qui requiert la mise en commun entre opérateurs d’une logistique d’évacuation relativement lourde, alourdissant les coûts opératoires. Cela ne favorisait pas l’intervention, à l’origine, d’indépendants nationaux en amont de la chaîne pétrolière.
Cela étant, à la création de la SNH (Société nationale des hydrocarbures, Ndlr), alors que je dirigeais le Département Exploration - Production, nous avions l’ambition de faire de cette société nationale un opérateur pétrolier de plein exercice. Nous recrutions systématiquement, chaque année, les trois meilleurs ingénieurs sortant de l’École Polytechnique de Yaoundé pour les envoyer en formation à l’étranger dans divers secteurs des métiers du pétrole. Après les changements intervenus à la tête de la SNH en 1984, cette politique a été sacrifiée sur l’autel d’autres réalités propres à notre pays, et avec elle l’ambition patriotique d’une SNH opérant nos champs pétroliers.

Après trois décennies de règne, l’impression qui prévaut dans notre pays, c’est que le Renouveau a réussi l’exploit de faire regretter l’ancien Président Ahidjo, notamment sur le plan socioéconomique. Comment une telle situation s’expliquerait- elle selon vous ?
La tentative de coup d’État de 1984 a eu pour effet d’installer une chape de silence sur les années Ahidjo. De fait, le bilan, l’inventaire des années Ahidjo n’a jamais été fait. Alors, on idéalise ou dénigre cette période sans en débattre réellement. Or, ce débat est crucial, car c’est un héritage qui pèse lourdement - et sournoisement - sur le mode de fonctionnement de nos institutions et de notre pays en général. Sur la page Cameroun de Wikipédia, l’encyclopédie libre en ligne, aux rubriques Histoire et Politique, le nom du Président Ahidjo est à peine mentionné ! Comment donner des repères et des valeurs à notre jeunesse, comment construire une identité nationale forte en occultant près de la moitié de l’histoire récente de notre pays ? Or, si cette période peut donner matière à de sévères critiques, elle constitue aussi une source d’inspiration ne serait-ce qu’en matière d’affirmation de la voix du Cameroun sur la scène régionale et internationale.

Et quand Cavayé Yégué affirme sur le perchoir de l’Assemblée nationale que « le Boko Haram est parmi nous », comment le comprenez-vous ?
Je crains de ne pas être le meilleur exégète de la pensée sinueuse du Président de l’Assemblée nationale. Je peux simplement souligner que l’intitulé de sa fonction voudrait que sa parole œuvre au rassemblement des Camerounais et non à leur division.

Notre pays pouvait-il éviter les attaques terroristes dans la région de l’Extrême Nord ? Comment ?
Comme la géologie en matière pétrolière, la géographie importe en matière politique. Maïduguri et la forêt de Sambisa, le berceau et l’épicentre des activités de Boko Haram, sont situées à quelques kilomètres de la frontière camerounaise. Il était prévisible que notre pays soit touché par ce fléau mondial qu’est devenu le terrorisme. J’avais fait part en son temps au président de la République de mes avis et recommandations sur la situation qui prévalait et les menaces qui pesaient dans cette partie de notre pays. Ma dernière note à ce sujet date de février 2012. Vous comprendrez que je ne puisse pas m’étendre plus sur ce sujet particulièrement sensible.

Depuis quelque temps, les régions dites anglophones sont dans une zone de turbulence. Les solutions proposées et/ou apportées par les pouvoirs publics sont considérées par une partie de l’opinion comme de simples palliatifs. Comprenez-vous leurs revendications ? Partagez-vous cette opinion ?
Au commencement de cette crise, les revendications étaient essentiellement sectorielles. Les mauvaises réponses apportées par le gouvernement à ces revendications ont conduit à une radicalisation qui a abouti à une crise sociopolitique. Revenu à de meilleurs sentiments, le Gouvernement a apporté des réponses dont certaines vont au-delà des revendications initiales qui étaient somme toute légitimes. Mais entretemps, la crise a pris une autre ampleur. Cela devrait nous donner l’occasion de réexprimer notre volonté commune de vivre ensemble et d’en fixer les nouvelles règles.

Dans la recherche des solutions à ce qu’il est convenu d’appeler le problème anglophone, certains sujets doivent-ils être tabous ? Quelles solutions durables, pour ne pas dire définitives apporter à ce problème ?
En politique, il ne faut laisser subsister aucun tabou. Ma conviction est que toute solution durable passe par une décentralisation sincère, réelle, qui devra être périodiquement et démocratiquement réévaluée.

Pensez-vous comme certains observateurs que cette crise anglophone est un prélude aux batailles pour la présidentielle de 2018 ? Et au regard de la situation actuelle marquée par la lutte contre le terrorisme, les nombreuses revendications sociales, la cherté de la vie, le problème anglophone, entre autres, ne devrions-nous pas avoir peur d’une alternance heurtée au Cameroun ?
La crise anglophone touche à l’essence même de notre nation : qu’est-ce que le Cameroun, qu’est-ce qui fait notre identité particulière ? Ma vision du Cameroun est très claire : nous sommes une nation du défi. Relever le défi est dans l’âme des Camerounais, et dans notre histoire. De ce point de vue, le vote historique de nos compatriotes anglophones, par lequel ils se sont rattachés au Cameroun francophone plutôt qu’au Nigeria anglophone, est aussi consubstantiel de l’identité camerounaise que la lutte armée pour l’indépendance qu’ont menée nos aînés, dont nous sommes tous fiers aujourd’hui. Deux défis qui ont durablement forgé notre façon d’envisager le monde, et la perception que celui-ci a de nous. Et dont le souvenir doit nous aider à relever les nombreux défis politiques, sociaux, économiques, qui se présentent aujourd’hui devant nous, Camerounais, francophones et anglophones réunis.

Si vous étiez président de la République, quelles sont les cinq priorités sur lesquelles vous focaliserez votre attention afin de satisfaire les attentes de vos compatriotes ?
Aujourd’hui, nous avons fait des 10 règles du Consensus de Washington, volontairement masqué sous le terme d’émergence, la finalité de notre développement économique. Or, ces règles ne sont que des moyens, dont l’efficacité n’est pas démontrée. Président de la République, je changerais de paradigme : la croissance économique ne serait plus posée en objectif en soi, elle serait, comme c’est les cas en Inde et au Rwanda, un moyen pour atteindre le Bien-être des populations, qui deviendrait l’objectif visé. Oublié le faux-semblant de l’Émergence, j’engagerais notre pays sur l’objectif du Bien-être, fixé sur l’horizon 2035. Plus endogène et territorialisée, cette stratégie de développement avant tout humain, axée sur le Bien être se déclinera, et se mesurera en termes : de satisfaction des besoins essentiels au premier rang desquels l’éducation, la santé et la sécurité ; de développement des activités productives, notamment agricoles, d’accès au marché du travail pour la jeunesse, et pour les entrepreneurs d’accès au marché des capitaux, enfin, en termes de politique de la ville. Pour atteindre ces objectifs, mes cinq mesures prioritaires seraient les suivantes :
1) Réformer notre agencement institutionnel dans le sens d’une présidentialisation du régime, afin de mettre en place un exécutif qui agit et qui rend compte. Au sommet de l’État, un président qui gouverne et non un président qui règne. Au plan législatif, un parlement plus resserré plus représentatif démographiquement pour ce qui concerne l’Assemblée nationale qui légifère et contrôle l’action gouvernementale. Afin de garantir une alternance démocratique réelle - et non plus virtuelle, la nouvelle constitution limitera la durée du mandat à sept ans, renouvelable une fois, pour une durée de 5 ans;
2) Moraliser la vie publique et lutter contre la corruption : le citoyen sera au cœur de ce processus de moralisation qui, avec la réforme de nos institutions évoquée au point précédent, constitue le préalable à l’instauration d’un système judiciaire probe et indépendant.
3) Changer notre modèle économique afin d’inscrire notre pays dans la mondialisation : a) Développement compétitif des services, de l’industrie, de l’agriculture, b) l’Intégration régionale vers l’Est, selon un axe port à port de Kribi/Douala à Mombassa au Kenya; développement massif de notre environnement technologique;
4) Responsabilité écologique : Le Cameroun ne se réduit pas à l’entité géographique, politique et historique dont nous avons hérité. C’est aussi prosaïquement sa terre ocre, ses arbres, sa faune, ses collines, ses montagnes, ses fleuves, ses rivages. De cela, nous n’en sommes que les dépositaires ayant pour responsabilité de la transmettre préservée aux générations qui suivront. Si nous échouons à protéger cet environnement auquel nous sommes attachés, et qui a forgé notre identité, d’autres s’en accapareront, l’exploiteront sans vergogne à des fins strictement commerciales. Avec la même vigueur que nos soldats déploient à défendre nos frontières, nous devons protéger, les forêts de Yokadouma, la savane de l’Adamaoua, les crevettes d’Édéa, les éléphants de Waza, les chutes de la Menchum, les rivages de Kribi et de Limbé. Ce Ce combat est une priorité. Non seulement il engage notre responsabilité écologique, mais il requerra des transformations de nos institutions et de notre économie qui seront salutaires pour le pays : une décentralisation véritable, une économie plus inclusive et endogène, une implication accrue de la société civile, une plus grande efficience dans l’utilisation des ressources naturelles, et aussi, moins de corruption et plus de transparence dans l’attribution des marchés publics. En outre, ce combat nécessite de mettre la science et la technologie au cœur de notre projet de développement. Je souhaiterais qu’au terme de ma présidence, le Cameroun soit devenu en Afrique le pays des ingénieurs ou plus exactement des ingénieux, car il ne s’agit pas de créer une nouvelle technostructure peuplée d’ingénieurs, mais de diffuser dans la société l’esprit scientifique et d’innovation, en intégrant les exclus qui sont souvent les premiers à trouver à leurs problèmes des solutions personnalisées qui pourraient être étendues à grande échelle grâce à la technologie ;
5) Identité camerounaise : Redonner à nos compatriotes le sentiment fort d’appartenir à une nation fière de son histoire, de sa culture, de ses traditions et de ses valeurs
L’histoire du peuple camerounais est celle d’une marche vers une émancipation pleine et entière. Le temps est venu pour nous de reprendre avec une ferme détermination et une confiance forte en nous-mêmes, en notre destinée commune en tant que Nation, notre marche vers la liberté, la justice et le bien-être partagé.
Propos recueillis par:
Jean-Bosco Talla
& Jean Baptiste Sipa

Source: Germinal n°108 du 10 juillet 2017


Lettre ouverte de Marafa Hamidou Yaya à Paul Biya


Le délit de la loyauté et de la compétence

On peut dire tout de ses ambitions pour le Cameroun. On peut même lui reprocher d’avoir été pendant 19 ans un pilier du régime Biya. Mais presque tous ceux qui l’on cotoyé reconnaissent qu’il est pointilleur et compétent, et qu’il a un franc parler qui dérange. Ses écrtis sont là pour le prouver. Des observateurs pensent qu’il est aujourd’hui victime de sa compétence et de sa loyauté. Des responsables au Minatd évoquent la période Marafa avec nostalgie.
La rumeur acharnée, à tort ou à raison, qui avait prospéré depuis le départ de Marafa Hamidou Yaya du gouvernement, sur la toile de fond d’un procès instruit par l’inquisition médiatique, connaît enfin son dénouement ce 16 avril 2012 qui voit son arrestation. Figure significativement remarquable, et plus-value si elle en est, dans la galerie de « l’opération épervier », Marafa est une grosse prise qui rehausse et relance une opération qui s’était arrêtée du fait, disait-on, de la volonté du prince, et pour laquelle, dès ses premières prises, les Camerounais n’ont cessé depuis lors de manifester un intérêt soutenu dont le régime, percevant sa fonction d’exutoire, entretiendra et  nourrira avec ressource et inventivité par un art éprouvé de la mise en scène qui jusqu’ici n’a jamais été démenti par les arrestations dont la chorégraphie et l’orchestration ont été toujours magistralement conduites.
2 mai 2012, soit moins d’un mois après cette arrestation, les Camerounais découvrent dans les kiosques et à travers les revues de la presse, tranches favorites et matinales sur les antennes des radios et des chaînes de télévision locales, une « Lettre ouverte à Paul Biya sur la loyauté », qui va inaugurer une série d’épîtres dont le point d’orgue sera la publication aux éditions du Schabel d’un ouvrage,  Le choix de l’action, à mi-chemin entre l’essai et les mémoires :  Depuis lors, la pensée politique de Marafa Hamidou Yaya, du moins ce qui en tient lieu, s’est progressivement constitué sous la forme d’un projet politique potentiel que le concerné nomme : « La société de confiance ».. S’il n’aura échappé à aucun Camerounais que les écrits de Marafa recèlent du point de vue de l’information, une valeur réelle tant, pour le plus grand nombre de Camerounais, ils donnent à apprendre sur le sérail et confirment pour les observateurs les plus avertis ce qu’ils subodoraient déjà quant à la manière dont la barque Cameroun était conduite et qui n’aura pas échappé à la perspicacité du Camerounais doté d’un confort intellectuel modeste, de faire, entre autres, ces observations. Pourquoi la parole de Marafa ne s’est-elle libérée qu’après son départ du gouvernement et son arrestation consécutive ? Comment peut-on juger et être assuré de la sincérité du projet politique de « La société de confiance » en construction qu’il présente aux Camerounais, sur la base duquel d’ailleurs il les convie à faire de lui le futur président de la République ? Les écrits de Marafa, dans le contexte l’incarcération obéissent-ils à la logique d’un règlement de comptes ?
Certains pourraient à tort ou à raison être amenés à le penser, partant du fait que c’est après son départ du gouvernement et dans le temps de son incarcération qu’il s’est décidé à écrire. Marafa est certainement après Paul Biya, le Camerounais qui aura occupé les fonctions stratégiques : secrétaire général de la présidence de la République et ministre d’État, ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation (Minadt). Ce qui pourrait expliquer vraisemblablement, disposant de vues qui ne sont pas communes au Camerounais lambda, qu’il ait choisi d’écrire à un moment dont l’opportunité, il n’en demeure pas moins, toutes choses étant égales par ailleurs, peut apparaître comme suspecte aux yeux du Camerounais lambda. Adoptant la posture d’homme d’État que ses détracteurs lui contestent, il se défend en ces termes : « Je ne suis pas homme à régler des comptes. L’État et la démocratie se dévalorisent dans l’étalage des scandales ». Il n’en demeure pas moins vrai, aux yeux de ses contempteurs, malgré cette explication digne d’intérêt selon son entourage, que ses dénigreurs, il y a une inopportunité qui frappe au coin le temps choisi par Marafa pour écrire et qui déteins malheureusement - peut-être - sur la sincérité de son propos et affecte sans conteste, négativement le potentiel de sympathie dont il aurait pu bénéficier de la part de certains Camerounais.
A-t-il tort de dire ce qu’il pense, simplement parce qu’il a été un pilier du régime ? Doit vouer aux gémonies tous les piliers du régime Biya ? Tous les piliers du système Biya sont-ils des partisans du statu quo ? Marafa aurait-il dû se taire alors ?  Non, évidemment. Car ses prises de position et ses écrits constituent aussi des mines d’informations sur la manière dont est géré l’État du Cameroun. Elles informent plus d’un Camerounais et constituent un témoignage majeur quand viendra l’heure de faire le bilan des années Biya.
Le mérite de Marafa Hamidou Yaya est que dans ses écrits, il prend le contrepied de ses détracteurs qui pensaient le voir se défausser à bon compte sur le système qu’il a servi pendant 19 ans et sur celui qui l’incarne et se garder bien de se remettre en cause et d’assumer sa part de responsabilité dans ce qui arrive au Cameroun et aux Camerounais. Ce qui accroit aux yeux de nombreux Camerounais et admirateurs le capital de sympathie dont il en tire les dividendes psychologiques. Comme face à un miroir et avec sincérité l’ex-secrétaire général de la présidence de la République déclare sans fioritures : « [J]’ assume ma part de responsabilité. Sous l’autorité de Paul Biya, j’ai eu l’honneur de servir l’État camerounais […]. J’ai même été, selon l’expression souvent acrimonieuse, l’un des « piliers du régime ». […] Je le dis clairement : j’assume toute mon action au service de l’État ». Avant de préciser : « […] je n’ai jamais servi Paul Biya […] personnage disjoint, insaisissable, dissimulant des gouffres intérieurs insondables […] dont [j’ai] parfois tiré profit de la grande expérience (et à qui je me suis parfois opposé frontalement), mais l’intérêt supérieur de la nation ». C’est bien ici l’homme d’État qui parle. Indubitablement, ces épitres, au regard des actions posées dans les différents postes qu’il a occupés, révèlent que Marafa Hamidou Yaya a le sens de l’État. Que l’on en juge !
À la lecture des lettres et des interviews accordées ici et là, il ressort de cela que l’ex ministre d’État est un personnage pointilleux, à l’esprit marqué par une indépendance et une objectivité trempées. Un fait objectif mérite d’être souligné : Marafa Hamidou Yaya ne s’est jamais associé aux différents « appels du peuple » adressés à Paul Biya et publiés en cinq (5) volumes aux éditions Sopecam, appels auxquels (presque) tous les ministres et autres dignitaires du régime se sont fort empressés d’associer leurs noms. Si cela ne témoigne pas de l’indépendance d’esprit, cela atteste au moins d’une force de caractère qu’on retrouve difficilement dans le sérail où l’obséquiosité le dispute à la courtisanerie la plus vile. C’est cette force de caractère qui a amené Marafa à dire à Paul Biya de ne plus se représenter à la présidentielle d’octobre 2011, tel qu’on peut dans sa première lettre ouverte adressée au président de la République, lettre dans laquelle se dit être victime d’un délit de loyauté. Des observateurs avertis qui scrutent les manœuvres dans les couloirs du régime se demandent pourquoi, Marafa Hamidou Yaya n’a jamais été indexé comme appartenant aux nébuleuses G11 et Brutus, construites par les partisans de Paul Biya dans l’optique de noyer les adversaires politiques réels ou supposés en les présentant comme des ennemis du chef de l’Etat qui « veulent prendre sa place ».
Le courage apparaît aussi comme l’une des qualités de Marafa. En effet, dans l’émergence de ce qui convient d’appeler littérature politico-carcérale à laquelle les prises de l’opération dite « épervier » convient les Camerounais, Marafa paraît être l’un de ceux qui parle avec une lucidité et une franchise qui caractérisent les hommes courageux. On perçoit dans son ton qu’il n’attend plus rien de ce régime. Avec la détermination d’un innocent, il appuie là où cela fait mal, même s’il ne dévoile pas les secrets d’État. Le courage justement est l’une des qualités que devrait avoir tout citoyen qui aspire aux plus hautes charges de l’État. N’est-ce pas justement là-dessus que capitalise le prisonnier politique qu’est devenu Marafa ?
En outre, pour lui, la grâce présidentielle n’est pas un droit, elle s’accorde. On comprend pourquoi, l’idée de la solliciter n’a jamais traversé son l’esprit.
Que l’on l’aime ou pas, on est bien forcé de reconnaître  sa compétences, des qualités mentales, professionnelles et psychologiques à côté de ses qualités d’homme d’État que même ses détracteurs ne manquent pas de mettre en exergue quand ils parlent de lui. Un responsable en service au Minadt et qui a requis l’anonymat témoigne « Beaucoup de gens au Minatd sont nostalgiques de la période Marafa. En ce sens qu’il se différencie de l’actuel Minadt parce qu’il était un bosseur. Il n’était pas glouton. Son successeur gère le Minadt comme on gère le pays, au détail près. Conséquence, il y a une démotivation généralisée, l’absence de célérité dans le traitement des dossiers et un état d’esprit et un climat malsains. Démotivés, les gens désertent les bureaux. Quand on compare la période Marafa et celle de Sadi, c’est le jour et la nuit. Je sais de quoi je parle. J’ai fait au moins quatre ans avec Marafa et depuis je travaille sous Sadi. C’est devenu tellement opaque que nous assistons au tarissement de toutes les sources d’approvisionnement. Les avantages que nous avions sous Marafa sont devenus exceptionnels, pour ne pas dire qu’ils n’existent plus et ils ne sont réservés qu’à quelques affidés du ministre qui roulent carrosse. Même les directeurs et sous directeurs qui avaient des avantages sous Marafa rongent aujourd’hui leurs freins. Le Minatd n’est plus ce qu’il était sous Marafa. »
L’un des autres traits de la personnalité de Marafa qui ne laisse personne indifférent est sa culture littéraire, de bonne facture. D’ailleurs, c’est une qualité que possèdent la plupart des technocrates accomplis qui ont toujours soif de la connaissance. Les vers tirés des Contemplations de Victor Hugo qu’il cite au début de son ouvrage Le choix de l’action, sont assez révélateurs de l’horizon vers lequel ses yeux sont rivés : « Vous dites : où vas-tu ? je l’ignore ; et j’y vais. Quand le chemin est droit, jamais il n’est mauvais. J’ai devant moi le jour et j’ai la nuit derrière ; Et cela me suffit ; je brise la barrière. »
Il appartient à la postérité et à l’histoire de dire si Marafa Hamidou Yaya est l’homme qu’il prétend être ou si son incarcération constitue un gâchis.
Tissibe Djomond


Trajectioire: Marafa Hamidou Yaya, ''l'ambianceur''
Ses Camarades de faculté sont unanimes, un individu convivial, féru d’humour, un gai luron et un grand « ambiancer ». Un homme qui se libère entièrement chaque fois qu’il est avec ses amis et de gens dont la sympathie lui semble sincère.
Avec sa grande taille, son port altier et toujours sur ses gardes comme tout bon aristocrate foulani, l’ancien tout puissant Minatd donnait à ceux qui ne l’avaient guère approché l’image d’un homme austère, distant, très imbu de lui-même et peu jovial. À l’instar de celle, pourrait-on dire, que l’opinion a de deux de ses ex-collègues, toujours membres du gouvernement, deux personnalités qui ont eu à occuper comme lui la fonction de Secrétaire General de la présidence de la République ; un poste fort convoité et particulièrement prisé dans le landerneau politique du RDPC. Mais que nenni ! À en juger par plusieurs témoignages recueillis auprès de quelques personnes qui furent de ses proches.
Marafa Hamidou Yaya serait plutôt tout le contraire d’un individu austère. Plusieurs de ses amis le dépeignent comme un individu convivial, féru d’humour, un gai luron et un grand « ambiancer ». Un homme qui se libère entièrement chaque fois qu’il est avec ses amis et de gens dont la sympathie lui semble sincère. « Ce trait de caractère est fortement le sien. Il était rarement seul, toujours entouré d’un groupe de copains parmi lesquels on comptait plus d’étudiants originaires du Sud et peu de « Maguidas » comme nous les surnommions à l’époque » nous a raconté un de ses condisciples à la faculté des sciences de l’université de Yaoundé.
Et de poursuivre : « Sa chambre à la cité U. était un lieu de rencontre où nous programmions nos sorties du week-end, partagions souvent, à défaut d’aller au restau U, les plats du Nord concoctés par les membres de sa famille résidant à Yaoundé » « De retour des États unis après ses études d’ingénieur en pétrochimie, malgré cette période d’absence, c’est le même Maraf. qui nous est revenu », tient-il à ajouter. « Avec lui, l’ambiance avait repris tous ses droits. Tout au long de sa carrière à la SNH, ses différentes résidences étaient toujours des lieux de rencontre où les discussions diverses allaient bon train avec une liberté de ton qu’on retrouvait rarement ailleurs. On pouvait tour à tour se gausser des Maguidas, des Sawa, des bulu, des bamileké, etc., en présence des uns et des autres sans que cela ne provoque la moindre susceptibilité. Au contraire, c’était à qui avait la meilleure histoire ou le meilleur Kongossa à raconter pour déclencher une hilarité générale. Un jeu auquel excellait Me Abdoulaye Harissou tant il ne tarissait pas d’histoires aussi croustillantes les unes que les autres ».
Toujours aux dires de ses amis, quoique devenu par la suite un membre influent du gouvernement, Marafa Hamidou Yaya avait toujours gardé cet esprit de franche camaraderie avec le même sens de la repartie. « Un jour, raconte un proche, un de ses amis originaires du Wouri l’interpelle en ces termes : ‘’Marafa. Arrête de nous parler tout le temps de Garoua. Voici près de quarante ans que tu as dû quitter cette ville et que tu vis à Yaoundé. Si j’étais un natif de Yaoundé, je te donnerais comme nom Marafa Essomba’’. Et lui de répondre : ‘’Oui tu peux parler toi. Il n’y a qu’à ma table que vous mes beaux frères Sawa pouvez-vous sentir majoritaire. Même Petit Pays reconnait que les Alhaji venus vendre les bœufs ont contribué à peupler vos villes de petits enfants qui ne sont Sawa que de nom. J’ai bon espoir que vous nous resterez reconnaissants. Ça c’est du Marafa pur jus », conclura-t-il.
Au regard des différents témoignages sur le personnage, tout porte à croire que l’ex Minatd avait atteint une telle notoriété dans les régions septentrionales qu’il ne pouvait que susciter une grande hostilité de la part de certains pontes desdites régions et un réel embarras au sommet de l’État. Chacune de ses présences sur son sol natal, tout particulièrement lors de la fête du ramadân, était vécue comme un véritable évènement dans Garoua, ville politiquement mythique de tout le grand Nord. Ainsi voyait-on défiler à sa résidence, quarante-huit heures durant, toute une pléiade de Lamibés accompagnés de leur fada (la cour) et leurs doungourous venus aussi bien de l’Adamaoua, du Nord que de l’Extrême nord pour lui présenter les vœux (Barka Da Sala) et le remercier de toute l’attention qu’il n’a cessé de leur porter.
D’évidence, au regard de l’intérêt que le monde traditionnel ainsi que les élites intellectuelles du septentrion lui accordaient de plus en plus, Marafa Hamidou Yaya ne pouvait que faire ombrage à tous ceux que Yaoundé reconnaissait comme étant des pontes du Grand Nord, mais qui devenaient, au fil du temps, de simples figurants pour les populations de cette partie du pays. Le manque de solidarité et le contentement dont ils firent d’ailleurs preuve lors de son arrestation ne furent pas pour surprendre. « Certains cadres nordistes n’aimaient pas particulièrement Marafa, nous a avoué l’un d’entre eux. Son côté élitiste très prononcé faisait en sorte qu’il privilégiait les cadres du Nord nantis d’un diplôme universitaire quand il opérait ses choix. Cette démarche a pénalisé de nombreux sacs à dos ayant profité du système de formation à deux vitesses mis en place sous Ahidjo au profit des hommes présumés compétents du fait de leur cursus universitaire. Bien que cela ne fut pas de nature à nous faciliter la tâche, il n’en demeure pas moins que cette démarche a permis à ce que nous ne soyons plus regarder avec suspicion quant à notre cursus », déclare une élite du Septentrion.
La tornade du 12 avril 2012, jour de son arrestation et deux mois après son retour triomphal de Maroua à Garoua en dépit de son éviction du gouvernement, a soufflé fort. Contrariant sans aucun doute ses ambitions et un destin qu’il croyait probablement linéaire. Les eaux et les vents issus de cette tornade ont fait dériver vers d’autres lieux plusieurs de ses amis d’antan. Parmi lesquels ceux en qui il avait placé une grande confiance amicale et fraternelle. Des vieux amis qui, au hasard d’une rencontre avec un membre de sa famille, ne s’enquièrent désormais, toute honte bue, de ses nouvelles que du bout des lèvres. De sa cellule, il peaufine à coup sûr son projet d’une Société de Confiance. Mais pourrait-il après plusieurs années de prison refaire confiance en ces Camerounais que système en place à transformer en loups blancs incapables de faire preuve de la moindre conviction si ce n’est pour leur intérêt personnel ?
Ikemefuna Oliseh
 
Bio-Express
Issu de l'aristocratie peule de Garoua dans le nord du pays, ingénieur diplômé en pétrochimie de l'Université du Kansas (États-Unis), il dirige de 1981 à 1990 le département de l'exploitation-production de la Société nationale des hydrocarbures (SNH).
Ses études supérieures commencent à la Faculté des Sciences de l’Université de Yaoundé (1973-1976), où il obtient la Licence en Géologie en 1976. Puis c’est le départ pour les États-Unis à la suite d’un concours lancé par l’African American Institute (A.A.I). Il étudie à l’Université du Kansas, où il obtient le Master of Science degree en Petroleum Engineering (Génie Pétrolier) en 1980.
De retour au bercail, il travaille d’abord comme Ingénieur de pétrole à El-Serepca à Douala de mai à septembre 1980, avant d’intégrer la SNH. De juin 1981 à septembre 1990, il est Chef du département Exploitation-Production. De septembre 1990 à novembre 1992, il est Conseiller technique dans la société, où il s’est occupé des relations avec le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale. Puis il sera tour à tour : Secrétaire d’État n°2 au Ministère des Finances (27 novembre 1992- juillet 1994), Conseiller spécial du Président de la république (juillet 1994-08 décembre 1997), SG de la Présidence de la République (08 décembre 1997-27 avril 2001) et ministre d’État Secrétaire général à la Présidence de la République (27 avril 2001- 24 août 2002). Du 24 août 2002, jusqu’en 2011, il est ministre d’État chargé de l’administration territoriale et de la Décentralisation. Depuis 2012 l’ancien homme fort du gouvernement Biya, est en prison pour une affaire de détournement de fonds public, dans le cadre de l’opération épervier.
Source : Atangana Etémé et Wikipédia

Marafa Hamidou Yaya, victime de la présomption de culpabilité

L’ancien ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation  avait écopé de 25 ans de prison ferme en septembre 2012 au terme d’un procès qualifié de kafkaïen.

« Je suis déçu mais pas vaincu », avait déclaré Marafa Hamidou Yaya après sa condamnation par le TGI du Mfoundi. Condamnation intervenue après un procès kafkaïen qui s'est révélé contre-productif pour le pouvoir car ayant révélé les nombreuses failles de la justice camerounaise dans cette affaire, et qui a montré sans ambiguïté l'intervention du politique dans cette manœuvre judiciaire destinée à tenir en respect un homme.
Accusé d'avoir détourné 29 millions de dollars pour l'achat de l'avion présidentiel, Marafa Hamidou Yaya a finalement été condamné pour complicité intellectuelle un verdict qui ne l'incrimine en rien.
La cabale judiciaire montée contre Marafa remonte au courant de 2011 soit plusieurs années après la clôture de l 'affaire à l'international, soldée par l'indemnisation du Cameroun en 2006, mais seulement quelques semaines après les révélations par le scandale Wikileads de ses conversations avec l'ambassadrice des USA Janet Garvey et du rapport élogieux de Niels Marquardt (ambassadeur des USA) à son encontre. « Il est propre , compétent, et bien placé. Son intelligence et son efficacité font de lui le meilleur de tous les possibles candidats »  Ce « séisme » intervenu à cette époque vers la probable fin de mandat de Paul Biya, a été très mal perçu dans les cercles de pouvoirs et c'est ainsi que Marafa désormais était perçu comme un danger, une menace pour la survie et la pérennité du règne de Paul Biya. Dès lors, les comploteurs se mirent à l’œuvre pour le discréditer auprès de l'opinion nationale et internationale en lui attribuant les écarts de comportements de tous genres, en le présentant comme un ennemi de la République, en le faisant passer pour un prévaricateur de la fortune publique. Or, en début d’année 2008 alors que Marafa Hamidou Yaya était encore aux affaires, sous l'impulsion de la présidence de la République, une enquête sur ce détournement de fond lié à l'achat de l'avion présidentiel sera ouverte et après presque une année d’enquête et d'auditions,
Le Rapport n° 00000259/ DGSN/DPJ/ SDEEF/S du 4 août 2008 sera fait par le Directeur de la Police Judiciaire et transmis au Procureur de la République pour exploitation. Après un an et demie d'instruction, le Procureur du TGI du Mfoundi transmettra aux autorités de la République le 3 février 2010 son Réquisitoire Définitif N° 08-A-510/ PPR/ TGI du Mfoundi, sur l'affaire.
De ces deux documents dressés par le Directeur de la Police Judiciaire et le Procureur de la République du Tribunal de Grande Instance du Mfoundi, que nous avons profondément exploités, nulle part n'est mentionné le nom de Marafa Hamidou yaya ou sa quelconque participation dans quelques manœuvres que se soit, en vue de distraire ces fonds publics.
Les contrevenants et leurs responsabilités y sont clairement établis. Mais comme par magie, en 2010-2011 le pouvoir apeuré par les révélations de wikileads, a commencé à faire publier les rumeurs sur le prétendu détournement de fonds liés à l'achat de l'avion présidentiel par Marafa afin de profiter de « l’Opération Épervier » pour se débarrasser d'un homme devenu gênant.
Ces deux rapports seront l'un des éléments fondamentaux sur les quels vont s'appuyer les experts de l'ONU afin de déclarer arbitraire la détention de Marafa et de demander sa libération en avril 2016. Ceux-ci de par leur pertinence et importance, avaient été volontairement soustrait du dossier par le régime de Biya afin que les avocats de Marafa ne puissent pas en prendre connaissance et c'est d'ailleurs un des griefs qui a été reproché au Cameroun par les experts de l'Onu dans leur Avis.
Ceux-ci établissent clairement les responsabilités des uns et des autres dans les différentes manœuvres de détournement desdits fonds et en aucuns moments ne mentionnent la responsabilité de Marafa Hamidou Yaya dans ces faits. Réalisés à la demande de la présidence de la République, ils constituent donc une preuve que la condamnation de Marafa n'a rien à voir avec ce qui lui est reproché mais tire ces origines de son ambition présidentielle. Il est par conséquent un prisonnier politique.
La Cour suprême camerounaise l'a certes condamné à vingt ans de prison, le 18 mai, mais l'ancien ministre de l'Administration territoriale et par ailleurs ex-secrétaire général à la présidence va demander la révision de son procès. Sa défense envisage même de poursuivre l'État du Cameroun devant les juridictions régionales et internationales. Avec un argument qui met en lumière un étonnant paradoxe : Marafa a été condamné pour avoir détourné 31 millions de dollars dans l'affaire de l'avion présidentiel – des faits qui, selon la justice, remontent à 2001. Jean Marie Atangana Mebara, son successeur au secrétariat à la présidence, sera condamné pour les mêmes faits, sauf que cette fois-ci ils auraient été commis en 2003. « Si, comme le dit la Cour, Mebara a tenté de détourner ces millions cette année-là, conclut un avocat de Marafa, c'est qu'ils étaient toujours dans les caisses. Marafa ne les a donc pas volés ! »
Evariste Menounga


Post Scriptum: Et si Marafa Hamidou Yaya n'ignorait pas ses détracteurs!
Son silence parlait. Ses écrits parlent et ne laissent personne indifférent. Il observait amusé les jeux maccabres des contempteurs qui ont fait feu de tout bois pour le déniger auprès du président de la République et l’envoyer au gnouf. Rira bien qui rira le dernier, l’avenir étant l’une des voies du Seigneur qui sont insondables.
16 avril 2012- 16 avril 2013. Un an était déjà passé ! Une année au cours de laquelle, un homme, un ex baron du régime RDPC, aura, à lui seul, tenu la dragée haute et donné du tournis à un pouvoir dont il connait parfaitement les méandres. Condamné à vingt-cinq ans, puis ramné à 20 ans de prison, pour un délit qu’il récuse et pour lequel ni ses accusateurs ni ses juges n’ont su apporter la preuve, du fond de sa prison Marafa Hamidou Yaya se veut serein. « Je suis déçu mais pas vaincu » a-t-il lancé au Juge Gilbert Schlick qui n’a pu motiver sa sentence autrement que pour fait de ‘’complicité intellectuelle ‘’.
Il n’empêche ! Marafa aura tenu le public camerounais en haleine tout au long de sa première année de détention, laissant bouche bée un pouvoir en panne d’idées et face à ses propres contradictions et à ses décisions anachroniques. Des mois durant, tous les médias de la République (exception faite bien entendu de la CRTV et de Cameroon Tribune) ont consacré leur Une et leur débat à ‘’Marafa ‘’ dont les lettres écrites de sa cellule auront permis à ses concitoyens de mieux appréhender le niveau de la mal gouvernance qui prévaut au plus haut niveau de l’Etat depuis plus de trois décennies.
Dans un pays où le débat politique est quasiment placardisé, où les gargotes prennent le relais avec des « tu as entendu ? », « Paul Biya est vraiment fort », où l’opposition ne fait preuve d’existence qu’à l’occasion des joutes électorales, l’affaire ‘’Marafa’’ a eu pour effet de sortir le public de sa torpeur. Elle a étalé au grand jour ce qu’une bonne partie de l’opinion publique subodorait déjà. A savoir la guerre des tranchées qui sévit au sein de la nomenklatura Rdpc depuis novembre 2004. Et, contrairement aux autres victimes de l’épervier, plutôt que de se vautrer dans le silence, l’ancien Minatd a choisi de croiser directement le fer avec son ex patron. Lequel, à la lumière des faits exposés par son ex collaborateur, joua le parfait aphone, imité en cela par tous ses ‘’démineurs’’ de service.
Il fallut attendre un bon moment pour qu’enfin, une voix, celle du secrétaire à la communication, sorte le RDPC de sa léthargie et porte la réplique à ce membre pour le moins indiscipliné du bureau politique. Seulement voilà ! Formulée dans le style ampoulé qu’affectionne le personnage, la rhétorique de M. Fame Ndongo fut non seulement hors sujet mais quasiment inaudible. Pour sûr, la ‘’sècheresse ‘’ des ‘’lettres épistolaires’’ et le ‘’plaidoyer pro-domo’’ du ‘’camarade Marafa’’ ont déplu au ministre de l’enseignement supérieur. A l’inverse, les Camerounais s’y sont jetés avec avidité au point d’en faire les choux gras des journaux. Faisant fi de toute considération stylistique si chère à son camarade professeur, l’ex SG-PR s’est contenté d’aller droit au but dans toutes ses productions.
Avec une narration précise des faits que confirmaient ensuite différentes notes confidentielles publiées en annexe.
Tout une série de notes qui contiennent des suggestions et des propositions adressées en son temps à qui de droit, et qui laissent transparaître l’audace dont il fit parfois preuve dans sa relation avec le Président de la République. Ce que beaucoup de Camerounais pouvaient à peine imaginer tant la plupart des hauts responsables s’évertuent à ne pas indisposer Paul Biya, assimilé à un véritable demi-dieu. Contrairement donc à toute attente, l’arrestation de Marafa ne produisit pas l’effet escompté. Le pouvoir s’est plutôt retrouvé gros jean comme devant en se donnant une verge pour mieux se faire fouetter. Au fil des jours et de la diffusion des fameuses lettres « l’affaire Marafa » prit la tournure d’un véritable procès public du régime. Pire : par une curieuse succession de maladresses, le pouvoir contribuera lui-même à hisser son adversaire à la stature d’un homme d’Etat auprès d’un public peu suspect, au départ, de sympathie à son endroit.
Est-ce pour autant que l’ancien ministre d’Etat serait devenu brusquement un saint homme ? Certainement pas. La grande couverture médiatique de son procès ainsi que la large diffusion de ses lettres lui ont été favorables. Elles auront permis à bon nombre de Camerounais d’appréhender autrement le personnage et, sans aucun doute, de mieux comprendre l’instrumentalisation de « l’opération épervier » à des fins politiques. Il n’en demeure pas moins que les mêmes Camerounais ne sauraient du jour au lendemain oublier la part de responsabilité qui est la sienne dans la consolidation d’un système fortement décrié.
Marafa Hamidou Yaya fut incontestablement l’une des plus éminentes personnalités du régime de Paul Biya. Sans pour cela appartenir dans la même ère géographique ni faire partie des intimes admis à Mvoméka. Il aura occupé dix neuf années de suite les fonctions parmi les plus sensibles de la République. Une longue collaboration qui lassait supposer une grande confiance du chef de l’Etat vis-à vis du personnage qualifié jadis de protégé du président. De sorte qu’en référence au vieux mythe de « l’axe Nord-Centre-Sud », plusieurs observateurs voyaient en Marafa, peulh de Garoua comme Amadou Ahidjo, le probable bénéficiaire d’un retour d’ascenseur. Aujourd’hui encore, nombreux sont qui s’interrogent toujours quant aux vrais mobiles qui ont poussé Paul Biya, à vouloir à tout prix embastiller son ex protégé. Car la seule affaire du BBJ-2 ne tient pas la route eu égard aux insuffisances avérées du dossier d’accusation et la dénaturation des faits par la Cour suprême qui a réduit peine à 20 ans de prison. D’autant que ladite affaire fut en grande partie résolue en 2004 devant le tribunal arbitral de l’Orégon (USA), grâce au bâtonnier Akéré Muna qui assurait la défense de l’Etat du Cameroun.
A priori, on serait tenté de croire que le règlement à l’amiable obtenu par le Cameroun n’a pas satisfait le Président de la République. Mais alors pourquoi avoir attendu autant de temps pour ressortir ce dossier ? Pourquoi avoir maintenu Marafa, sept années de plus, comme ministre d’Etat en charge de l’Administration Territoriale ? Cette longue attente était-elle une simple ruse de sioux de la part de Paul Biya ? Très peu vraisemblable. On ne peut mijoter pareille ruse en un temps aussi long en oubliant au passage que la vie ne nous appartient pas. Tout semble plutôt indiquer qu’il se serait probablement produit Autre Chose -sans doute plusieurs mois avant la dernière présidentielle- ; autre chose que les principaux protagonistes du dossier préfèrent ne pas expliciter. Les fameux câbles diffusés fin 2009 par Wikileaks ayant trait à l’entretien entre l’ambassadeur des USA, Jeannet Garvey, et l’ancien ministre d’Etat Marafa auraient-ils servi de coup d’envoi à une rupture maintes fois annoncée mais souvent classée sans suite ? Cela se pourrait ! Dans cet entretien l’ex SG-PR se dit prêt à y aller en cas de départ de son chef.

Touche pas a mon pouvoir
Durant son long parcours gouvernemental, en bon peulh qui pratique l’art de l’esquive Marafa H. Yaya a toujours su éviter les pires chausse-trappes qui ont émaillé son chemin. En particulier les entourloupes dont son ex patron est un orfèvre. De la multitude de collaborateurs passés et présents du Président Biya, il est l’un de ceux qui le connaissent le mieux dans l’exercice de ses fonctions présidentielles. Il n’ignorait rien de sa phobie du complot depuis sa brouille avec Ahidjo ni son grand penchant pour l’ivresse du pouvoir. De même, aux dires de ses amis, Marafa leur rappelait-il souvent qu’il se devait, dans ses prises de décision, tenir compte de l’inclination tribale du président même si ce dernier s’emploie à ne pas le manifester. En définitive, pour avoir si bien tenu son gouvernail jusque là, on peut se demander à quel niveau Marafa a trébuché. Aurait-il franchi la ligne rouge de la Succession comme ce fut le cas avant lui de M. Titus Edzoa ou prétendument celui Atangana Mebara ? Tous deux anciens SG-PR également embastillés !
Succession ? En voilà un bien vilain mot qui sonne négativement dans les allées du pouvoir au Cameroun. On le susurre sans plus. Car nul n’a le droit de le prononcer distinctement. Encore moins de l’envisager publiquement au cas où il ferait partie des affidés. Et, tenter vouloir jouer avec finit fatalement à vous brûler les mains. Il s’agit pourtant là d’une donnée quasi certaine quoiqu’imprécise quant à sa survenance. Mais le sujet restera toujours tabou dès lors qu’à l’unanimité toute l’élite du parti retient comme mot d’ordre : On ne lorgne pas le fauteuil de Paul Biya. Pour y avoir tout simplement pensé quelques velléitaires se sont ainsi retrouvés face à un écorché vif après qu’ils furent désignés du doigt avec insistance par des « amis qui leur voulaient du bien ».
D’évidence Paul Biya a atteint l’âge certain de retrait. Il le sait. Il le sait si bien qu’il ne rate aucune occasion pour tester la fidélité de ses lieutenants en leur laissant insidieusement entrevoir tantôt à l’un, tantôt à l’autre qu’il serait la personne idoine pour le remplacer. Et ils y croient tellement qu’ils n’arrêtent pas de se cogner les têtes. Or comme tout homme de son âge qui se veut et se voit en seul et unique propriétaire d’un bien (en l’occurrence le Cameroun), il fait montre d’une susceptibilité et d’une jalousie excessives. A l’instar des chefs d’Etat comme Obiang Nguéma, Robert Mugabé ou Sassou Nguesso, il n’a cure des pressions qui le poussent à la sortie. Il y est. Il y restera tant qu’il le pourra. Sans le claironner Il aurait assurément fait sienne la célèbre phrase de Mobutu : « je ne partirai de là que les pieds devant ».

Le double barrage anti Marafa
Tout le monde connaît la passion excessive du chef de l’Etat pour le pouvoir.  Marafa Hamidou Yaya en était très conscient. Sa longévité aux côtés de Paul Biya donne la preuve de sa maîtrise de l’évitement, confronté qu’il fut pendant de longues années à des adversaires tenaces et décidés. Nul ne peut perdurer à ce niveau du pouvoir, être perçu en dauphin présomptif, sans subir les affres de l’adversité et sans se créer de solides inimitiés. Marafa aura en effet connu une foule d’adversaires. Les uns aussi prolixes que les autres dans leurs dénonciations dont copies lui étaient souvent envoyées par le chef de l’Etat en personne. Selon ses proches, l’ex SG-PR les avait parfaitement identifiés et rangeait ses fossoyeurs en deux groupes distincts (hormis les francs-tireurs). Des hommes aux projections à peine identiques mais qui avaient pour convergence l’exclusion de Marafa des arcanes du pouvoir.

Le trio des frères musulmans
Constitué de trois hautes personnalités originaires de l’Extrême Nord, rescapées de l’ère Ahidjo, ce premier groupe a pour porte étendard le vice-premier ministre, Amadou Ali, suivis du président de l’Assemblée nationale, Cavaye Yequié Djibril , et du ministre chargé de missions, Ahmadou Moustapha. Un trio d’hommes frustres à la vision archaïque des choses, qui, de toute évidence, appréciaient peu la montée en puissance de Marafa H. Yaya au sein de l’appareil d’Etat. Deux raisons à cela. D’abord l’avènement de Marafa était perçu par eux comme le signe annonciateur d’un rajeunissement du personnel politique dans le septentrion par des prétendants nantis de titres universitaires. Ensuite, le départ de Sadou Hayatou a eu l’avantage de faire leur place nette et Il ne fallait surtout pas revenir à la case départ en privilégiant à nouveau la région du Nord et en particulier la ville de Garoua.
Dès l’accession de Marafa au Secrétariat Général de la Présidence, le nouveau ministre délégué à la défense qu’était devenu M. Amadou Ali n’eut cesse de lancer des « missiles scud à sa sauce habituelle » à l’encontre du jeune frère. Surfant sur la phobie du complot du Président, sentiment qu’il a su exploiter au cours de ses douze ans à la tête de la gendarmerie, il s’en est donné à cœur joie, frustré qu’il fut de son éjection en un temps record du poste de SG-PR. « Ce monsieur, je ne sais pourquoi, m’a toujours jalousé » écrira par la suite Marafa dans sa troisième lettre . Fort de son penchant pour les ragots doublé d’un syndrome « pathologique de la ‘’complotite ‘’ », comme le décrit si bien M. A. Mebara dans sa lettre à lui adressée, il n’y alla pas de main morte. Marafa sera au centre de tout : scandale Camair- Afrique du sud, manipulation financière à la Sodecoton, argent du BBJ-2 en Suisse avec l’envoi du magistrat Salatou à Genève, multiples comptes à l’étranger selon le faux listing de Dooh Collins, incarcération sans preuve du délégué du gouvernement d’Edéa dans le but de fragiliser sa tutelle , la manipulation du dossier BBJ-2 avec interdiction de sortie d’un ministre d’Etat, affirmation de l’acquisition de plusieurs immeubles à Paris, fuite organisée du dossier d’instruction organisée par son protégé le juge Magnagamabé (récemment révoqué du corps des magistrats) sur l’affaire BBJ2 , et tutti quanti…
Bien au-delà des seules considérations régionales qui visaient spécifiquement Marafa, tout le jeu que joue Amadou Ali cache en sourdine un positionnement qui n’ose pas dire son nom. Arguant de son manque de titres universitaires pour ne pas prétendre à la magistrature suprême, le Bornois de Kolofata a bien berné l’ensemble de l’establishment politique. Paul Biya en tête. Aussi a-t-il pu se servir outrageusement de l’opération Epervier en toute quiétude ; jetant au préalable en pâture un tel ou un tel, poussant à la condamnation de tel autre, sans qu’il ne soit soupçonné de la moindre ambition présidentielle. Objectif inavoué : écarter tout concurrent potentiel en étant à l’abri du jeu fort prisé de l’envoi des « missiles » par journaux interposés.
Mais peu s’en faut ! La lecture de deux câbles de Wikileaks (publiés début 2010 et très récemment) relatifs à sa personne auront contribué à la découverte d’un sacré pot aux roses : l’intérêt manifeste du vice-premier pour le fauteuil présidentiel. Sur quelle base ? Premier câble : le pouvoir ne reviendra pas à un Béti encore moins à un Bamiléké, il repartira au Nord. Deuxième câble : Paul Biya lui a promis la place d’où ses larges pouvoirs actuels (dixit son ami et homme de main Francis Dooh Collins aux Américains en 2007). D’ailleurs pourquoi pas ! Si Ahidjo a pu diriger d’une main ferme le Cameroun avec pour tout bagage l’école primaire supérieure, que Paul Biya ait pu lui confier les plus hautes fonctions depuis près de trente ans, Amadou Ali n‘a-t-il pas le droit d’envisager pareille perspective ? En vérité, il faut l’avouer, seul un eunuque doublé d’un poltron oserait ne pas y penser.

Les irrédentistes du pouvoir Biya
A la différence du trio des frères musulmans qui s’est adjoint les services de notre vuvuzélateur national, selon les mots de François Soudan de Jeune Afrique, M. Issa Tchiroma après sa réhabilitation en 2009, le groupe des irrédentistes est une véritable nébuleuse. Il est en majorité constitué de personnes dont la survie matérielle est liée à celle du régime et pour lesquelles le départ de Paul Biya sonnerait inévitablement le glas. Des hommes et des femmes, toute ethnie confondue, qui se refusent à voir le Cameroun autrement qu’à travers le prisme du maintien de leur champion au pouvoir.
Il existe toutefois au sein de cette nébuleuse un rideau défensif fortement ancré sur le repli identitaire. Même si, une fois de plus, ses membres sont inorganisés parce que minés par des contradictions inhérentes à leurs atavismes séculaires. Ceux-ci se recrutent en grande majorité dans la région du Sud et ont une démarche tellement clanique que les alliances qui se nouent entre eux sont souvent circonstancielles et s’apparentent à celles des carpes et des lapins. Les proches de Marafa les distinguent en deux factions. D’un côté le clan familial de Mvomeka avec en pointe le député Nvondo Assam, neveu du chef de l’Etat, et ses cousins. De l’autre, des personnalités de premier plan comme MM Bélinga Eboutou, Edgard Alain Mebe Ngo’o, accusés par eux de fourberie pour avoir été des hommes en qui Marafa témoignait une confiance parfois aveugle.
Leur spécialité aura été de présenter systématiquement leur allié d’hier comme un comploteur multiforme ayant pour banquier son ami Yves Michel Fotso en charge de la levée des fonds. Aux fins de crédibiliser leurs différentes accusations auprès du chef de l’Etat, ils n’eurent cesse de recourir à toute la panoplie des services de renseignement du pays pour rédiger les rapports les plus alarmants. C’est ainsi que tour à tour l’ancien Minatd serait devenu le financier de Boko Haram, aurait des contacts étroits avec Guerandi Barka associé à des généraux dissidents tchadiens et centrafricains pour lever les troupes et déstabiliser le pouvoir. Par ailleurs, tout sera mis en œuvre pour créditer la thèse selon laquelle Marafa entretiendrait de solides relations d’amitié avec Vincent Bolloré, alors que les deux hommes ne sont jamais rencontrés. La mayonnaise a tellement bien pris, pour avoir été maintes fois ressassée dans les journaux, que Marafa devint par ricochet l’homme de la France de Sarkozy (grand ami de Bolloré).
Tout ce travail de sape aura finalement abouti à l’évènement du 16 avril 2012. Marafa était désormais perçu en comploteur soutenu par la France voire par les Américains pour une prise du pouvoir en octobre 2011. D’où son fameux entretien avec M. Belinga Eboutou, rapporté dans sa lettre, où ce dernier lui demande s’il compte se présenter contre le Président. La religion était donc faite.
Mais une question demeure toutefois en suspens. Pourquoi Marafa qui savait l’étau se resserrer autour de sa personne n’a-t-il pas profité d’une de ses nombreuses missions pour s’installer à l’étranger ? La réponse fait l’unanimité parmi ses amis : « C’est méconnaître l’individu. Nous aurions même pu l’aider à le faire après sa sortie du gouvernement. La porosité des frontières dans le Nord et les appuis dont il y bénéficie étaient une tâche très aisée. Mais Marafa ne l’aurait guère accepté. Il savait que ses adversaires ne souhaitaient que cela se fasse pour l’achever ainsi politiquement. Aller en prison ne l’effrayait pas outre mesure si telle était la volonté du pouvoir. Il se sait innocent dans cette affaire et voulait un procès ouvert pour que les Camerounais découvrent la vérité ».
N’ayant pas encore décidé d’éliminer physiquement Marafa, une telle initiative étant contreproductive pour un pays qui se dit un État de droit, ses ennemis connus et inconnus ont pris soin d’instrumentaliser la Justice pour le mettre hors d’état de nuire, en le maintenant dans les geôles infectes du Secrétariat d’État à la défense. La révélation faite par le quotidien Le Messager dans son édition du 3 juillet 2017, et selon laquelle Marafa Hamidou Yaya avait été condamnation avant d’être jugé, est une illustration patente de l’absence d’indépendance de la Justice camerounaise, les audiences des 17 et 18 mai 2016 n’ayant été que des mises en scène grotesque. Mais, sait-on jamais ? L’avenir est l’une des voies du Seigneur qui sont impénétrables.
Maheu &
Jean-Bosco Talla


Faire de 2018 une année utile pour le Cameroun, par Marafa Hamidou Yaya

Chers compatriotes, l'année 2018 débute, où vous aurez à faire un choix capital pour l'avenir de notre pays. En effet, lors des élections présidentielles, législatives et municipales, vous serez le pilote qui peut, soit laisser aller le navire à sa dérive actuelle, soit au contraire l'en sortir pour le diriger sur le bon cap.
Certains considèrent ces échéances comme un mal nécessaire, voire une menace. Je vous invite au contraire à y voir une chance. La chance de faire de 2018 une année utile pour le Cameroun. Une année utile, enfin, après des décennies d'immobilisme et de renoncements. Il ne s'agira pas de régler ses comptes avec le pouvoir en place, ou au contraire, d'écarter systématiquement toute alternance démocratique. Ce serait une nouvelle occasion manquée pour notre pays.
Certains veulent m'écarter du débat politique. Depuis six ans, malgré les obstacles, les menaces et les épreuves de la vie, j'ai réfléchi constamment, jour après jour, à l'avenir du Cameroun. Par mes lettres ouvertes et mes tribunes, j'ai partagé avec vous, chers compatriotes, mes analyses, et je vous ai soumis des propositions concrètes sur les problèmes du moment ou de l'avenir.
A l'approche des échéances électorales de 2018, que diriez-Vous si je me taisais ? Vous penseriez que je manque de courage, que je privilégie peut-être ma libération au prix de mon silence, dans un marchandage secret avec le pouvoir. Au regard de l'expérience que j'ai acquise au service de notre pays, et de ce que je lui dois, j'estime de mon devoir d'apporter ma contribution à vos réflexions afin que vous puissiez faire en 2018, le choix utile pour le Cameroun.
C'est ce que j'entends faire dans cette tribune, qui s'adresse à vous avec modération, hors des polémiques, des clivages partisans et des querelles de personnes.
Comment faire de 2018 une année utile pour le Cameroun ? Au moment de tirer le bilan du septennat qui s'achève, il nous faut regarder la réalité de notre pays en face. Cette réalité nous dit quatre vérités : il nous faut reconstruire notre unité nationale ; il nous faut réformer nos institutions pour que le Cameroun puisse être gouverné efficacement ; il nous faut changer de modèle économique pour créer des emplois et lutter contre la pauvreté ; enfin, il nous faut rétablir le leadership international du Cameroun.
Ce sont ces quatre vérités que je souhaite explorer avec vous.
(I) La première est qu'il nous faut reconstruire notre unité nationale.
Ce n'est pas un appel incantatoire à l'unité que je lance ici, encore moins une invitation à vous ranger, tous comme un seul homme, derrière quiconque ; je laisse cela à d'autres. Ce que je veux, c'est rappeler, particulièrement aux plus jeunes, pourquoi l'unité est littéralement vitale pour le Cameroun, et comment, alors qu'elle est menacée, nous pouvons ensemble la consolider.
Pourquoi notre unité est-elle vitale ? Parce que c'est la seule réponse que les Camerounais peuvent apporter à la pluralité singulière de leur pays. Pluralité qui se reflète tant au plan physique que sociolinguistique et historique. Seul le Cameroun, sur notre continent, incarne à la fois l'Afrique des plaines et des plateaux, l'Afrique des forêts et des savanes, l'Afrique des chrétiens et des musulmans, l'Afrique anglophone et francophone.
Être camerounais, c'est vouloir vivre libre, c'est-à-dire à l'abri de l'injustice, d'où qu'elle vienne, dans une nation riche de ses sociétés plurielles, et qui protège ses milieux naturels et ses paysages. A ceux qui voient dans cette diversité les germes d'une fragilité, répondons, comme nos aînés, que notre pluralité, nos différences, qu'elles soient ethniques, religieuses ou linguistiques, ne constituent nullement un terreau propice aux crises, 1nais, plutôt, des pierres d'angle pour construire notre Nation.
Aujourd'hui, notre unité nationale est menacée. Certains de nos compatriotes sont tentés par un repli identitaire ou communautaire. Cette tentation se nourrit essentiellement d'un sentiment : le sentiment d'injustice. La crise anglophone, qui persiste et s'aggrave, en est l'illustration dramatique.
Malgré l'état d'urgence, malgré les mesures prises par le Chef de l'État pour répondre aux revendications de nos compatriotes anglophones, les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest vivent dans une situation de quasi rébellion. Les morts s'accumulent parmi les populations civiles, et parmi les représentants de nos forces de l'ordre. Je veux dire ici ma profonde sympathie aux familles endeuillées. La Nation devra se souvenir de ces fils et de ces filles perdues dans ce conflit fratricide. Elle devra se souvenir de ces enfants morts pour le Cameroun, ou pour l'idée qu'ils s'en faisaient.
Aujourd'hui, sans oublier les souffrances d'hier ni celles du moment, nous devons rechercher le chemin vers la paix, et 1 'unité. Quand bien même nos valeureuses forces armées parviendraient à restaurer le calme, pensez-vous que nous pourrions continuer comme avant ? Le bon sens nous dit que si la même politique était appliquée, elle ne ferait que creuser des cicatrices profondes, qui, mélangées à un passé mal vécu, à des considérations économiques à court termes et une vision d'un futur idéalisé, ne ferait qu'accroître le nombre des séparatistes.
Alors, que faire ? Mes chers compatriotes, c'est à vous, par votre vote, qu'il appartiendra, cette année, de décider. Les candidats qui se présenteront à vos suffrages devront vous dire clairement leurs propositions sur la question anglophone. La gravité de la crise que traverse notre pays appelle autre chose que les déplorations véhémentes des uns et les vagues promesses des autres.
Pour ma part, je voudrais partager avec vous trois convictions sur la question anglophone :
La première est que le particularisme anglophone est une réalité vivante et durable, que le Cameroun doit reconnaître dans sa loi organique. En effet, tous nos compatriotes originaires des régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest aspirent, chacun au fond de son cœur, à une certaine reconnaissance de ce particularisme, qui ne s'appuie ni sur des affinités ethno-religieuses, ni sur un découpage administratif arbitraire, mais sur une culture forgée par une histoire et une langue qui les distinguent. Reconnaître par la loi ce particularisme, ce n'est pas affaiblir notre pacte social. Au contraire, comme le sable qu'on ajoute au ciment permet d'obtenir un mortier plus dur, c'est l'enrichir et le solidifier.
Ma deuxième conviction, c'est que pour reconnaître ce particularisme dans notre loi, ni le fédéralisme, ni la décentralisation ne seraient efficaces. L'un serait un retour paresseux en arrière, l'autre, la décentralisation, est un dispositif d'efficacité administrative qui s'applique uniformément à toutes les régions. Une autre voie mérite d'être étudiée, c'est celle d'une dévolution de certains pouvoirs de l'État à un Parlement et un exécutif représentatifs de ces deux régions. Les pouvoirs ainsi transférés à ces instances s'appliqueraient dans un premier temps aux domaines de l'éducation et de la formation, de la santé et des services sociaux, de la justice. Par la suite, ces pouvoirs pourraient être élargis à d'autres compétences.
Ma troisième conviction est que, nous devons enrayer le décrochage économique dont souffre la zone anglophone vis-à-vis de la zone francophone. Ce décrochage est réel. Et les causes en sont bien connues : rapportées au nombre d'habitants, les sommes allouées par l'État aux régions anglophones sont deux fois moindres que dans les régions francophones. Ce décalage, qui nourrit le sentiment d'injustice, doit être corrigé par un rééquilibrage, dans la loi de finances, des sommes allouées aux différentes régions du pays, en prenant en compte leur poids démographique.
Mes chers compatriotes, comme vous pouvez le constater, la justice, la confiance, et la responsabilité sont les valeurs centrales sur lesquelles s'appuie ma réponse à la question anglophone. Ce sont les valeurs sur lesquelles nous pourrons reconstruire notre unité.
Mais, me direz-vous, pourquoi ne pas étendre la dévolution à d'autres régions qui subissent elles aussi les effets néfastes de notre centralisme ? L'unité ne signifie pas l'uniformité, mais la cohérence et la cohésion. La culture politique des régions francophones reflète le mode de gouvernance centralisé hérité de la période coloniale. La décentralisation visait à en atténuer les effets négatifs, mais ce processus est aujourd'hui en panne, comme le chef de l'état l'a reconnu dans son récent discours à la Nation. Il est urgent de le relancer. Pour cela, je vous proposerai, dans les semaines à venir, un nouveau mécanisme de relance de la décentralisation, qui s'appuiera lui aussi sur les valeurs de justice, de confiance et de responsabilité.
(II) J'en viens maintenant au deuxième grand axe de mes préconisations pour le pays : il faut que le Cameroun puisse être gouverné. Le gouvernement actuel semble frappé d'immobilisme. Comme moi, vous constatez chaque jour que les paroles du chef de l'État se transforment rarement en actes. Comme moi, vous voudriez lui demander :
Qu'est devenu le programme de réhabilitation et de construction des forages d'eau potable pour l'Extrême-Nord, que vous aviez promis en octobre 2011, à Maroua, lors de la campagne présidentielle ? Les populations locales l'attendent toujours !
Où sont les tracteurs et les voitures dont vous annonciez l'assemblage au Cameroun ?
Pourquoi le port en eau profonde de Kribi, qui devait être livré, entièrement équipé et opérationnel en juin 2014, n'a-t-il toujours pas démarré ses activités ?
Pourquoi les travaux sur l'autoroute Douala-Yaoundé, que nous attendons depuis 20 ans, sont-ils interrompus ? Pourquoi seuls 20 km ont été réalisés, après quatre années de travaux ?
Pourquoi le Conseil Constitutionnel prévu par la Constitution de 1996 n'a-t-il pas été créé, alors que devant la Nation, le 31 décembre 2012, vous vous engagiez à le faire après les élections sénatoriales de 2013 ?
Pourquoi tous ces retards, pourquoi toutes ces infrastructures sur ou sous dimensionnées, pourquoi ces grandes réalisations déjà obsolètes avant leur mise en service ?
Vos questions seraient d'autant plus légitimes que le Chef de l’État lui-même, année après année, lors de ses vœux à la Nation, déplore cet immobilisme.
Peut-on continuer ainsi ? Assurément, non. Certains parmi vous pensent qu'il suffirait de changer de président pour que tout aille mieux. Pour d'autres, c'est l'entourage de celui-ci qui est en cause. D'autres encore attendent le sempiternel remaniement supposé relancer la machine. Hélas, trois fois hélas, toutes ces solutions sont vaines.
En effet, ce ne sont pas seulement le capitaine et l'équipage qui sont en cause, mais le moteur lui-même, c'est à dire notre agencement institutionnel. Il a été conçu, il y a 60 ans, pour un pays de moins de 3 millions d'habitants, faiblement alphabétisé, dans le monde fermé de la guerre froide.
Pour répondre aux impératifs de dynamisme, de flexibilité et de compétitivité du monde dans lequel nous vivons, le Cameroun doit avoir un exécutif efficace. Pour cela, nous devons réformer notre constitution. Cette réforme, je propose de l'articuler sur deux principes : la responsabilité et l'alternance.
Le premier principe est de bon sens. Il ne doit pas exister de pouvoir sans responsabilité. Ceux qui gouvernent doivent être comptables de leurs actes devant vous. Or ce n'est pas le cas aujourd'hui au Cameroun. L'immobilisme qui paralyse le pays, qui en est responsable ?
Le Président, le gouvernement, le parlement ou l'administration ? Nul ne sait, nul n'est jamais sanctionné.
Pour dégager sa responsabilité vis-à-vis de l'opinion, l'exécutif se décharge sur les juges, et leur jette en pâture des responsables, souvent choisis sur des critères strictement politiques. Or, la situation du Cameroun, 10 ans après le début de l'opération Épervier, prouve qu'une réponse judiciaire aux problèmes essentiellement politiques de la gouvernance est inefficace. 1
Le deuxième principe, celui de l'alternance, relève-lui aussi du bon sens. Nos sociétés modernes changent et se complexifient à une telle vitesse que nul ne peut plus prétendre pouvoir diriger son pays, pour le bien de tous, durant des décennies. Songez qu'il y a deux septennats de cela, nous étions 6 millions de camerounais en moins, et songez qu'Internet en était chez nous à ses balbutiements !
L'alternance, qui renouvelle les idées et les hommes, est en outre le meilleur moyen de lutter contre la clanisation, dont vous connaissez les ressorts : on s'entoure de proches, qui eux-mêmes se reposent sur des proches. Lorsqu'au sommet de l’État l'absence d'alternance atteint le point culminant du clan, la bonne gouvernance devient impossible. Le clanisme est la porte ouverte à toutes les combinaisons, à tous les arrangements, au détriment d'une bonne gestion des biens publics, au détriment du peuple, à votre détriment.
C'est à vous, chers compatriotes, d'apprécier si oui ou non ce point culminant de la clanisation du pouvoir a été atteint dans notre pays. La question que vous devez vous poser en 2018, et poser aussi à tous les candidats est celle-ci : peut-on espérer moraliser la vie publique et lutter contre la corruption sans mettre au cœur de notre constitution ces deux principes de responsabilité et d’alternance ?
À mon avis, non. Il est urgent de renoncer à ce régime semi- présidentiel, dans lequel la responsabilité de diriger le gouvernement se dissout, se dilue entre le président et le Premier ministre. La constitution dont le Cameroun a besoin doit placer au sommet de l'État un président responsable, qui dirige lui-même ses ministres. Cela, sans Premier ministre. Un président qui gouverne et non un président qui règne. Au plan législatif, un parlement plus resserré, plus représentatif de notre réalité démographique - et, qui contrôle effectivement l'action gouvernementale.
Par ailleurs, cette nouvelle constitution devra garantir une alternance démocratique réelle - et non plus virtuelle ! À cet égard, je propose de limiter la durée du mandat présidentiel à sept ans, renouvelable une fois, pour une durée de 5 ans.
Cette réforme institutionnelle est indispensable à l'instauration d'un système judiciaire probe, indépendant. Elle mettra fin aux pratiques judiciaires actuelles qui participent de manière significative à la perte de légitimité de l'État, et qui font obstacles aux réformes économiques dont notre pays a besoin.
(III) En effet, créer des emplois, lutter contre la pauvreté nécessite, et c'est le troisième point sur lequel je veux insister aujourd'hui, de changer notre modèle économique.
Regardons la réalité en face : notre modèle économie fabrique des chômeurs parce que nous manquons de compétitivité et que nous nous endettons pour financer des projets sans utilité économique.
La pauvreté ne cesse d'augmenter, et touche, selon la Banque Mondiale, plus de 8 millions de camerounais. Le taux de chômage chez les jeunes dépasse les 50 o/o, Enfin, notre dette s'envole. Le FMI vient de la classer en risque élevé, ce qui signifie qu'elle a financé des investissements improductifs. Je suis le seul responsable politique à avoir déploré publiquement, les 800 milliards CFA engloutis pour organiser la CAN. Ils rentrent dans cette catégorie d'investissements stériles, au même titre que toutes ces grandes réalisations déjà obsolètes avant même d'être opérationnelles.
N'est-il pas temps de changer de cap ?
Notre économie ne· se redressera pas d'un coup de baguette magique. Être pour ou contre Biya ne suffit pas à constituer un programme.
La nouvelle économie mondiale est globale, compétitive, ultra- technologique, et soucieuse d'environnement.
Chers Compatriotes, adapter notre économie à cette nouvelle donne, ce que je propose, requerra un effort important. Il est prioritaire d'investir dans trois domaines en particulier : les infrastructures, l'innovation et l'éducation. Nous avons besoin de routes et de chemins de fer plus rapides et plus fiables pour transporter les hommes et les marchandises, nous avons besoin d'un réseau Internet haut débit pour transporter les informations ; nous avons besoin d'une recherche scientifique ambitieuse pour profiter des immenses opportunités économiques offertes par les nouvelles technologies ; nous avons besoin de mieux former nos jeunes, et pour cela de mieux former nos professeurs, afin que les travailleurs camerounais soient capables d'occuper les emplois de demain.
Si nous faisons cet effort, le Cameroun deviendra compétitif': nous irons reprendre nos emplois dans ces pays qui nous vendent des biens manufacturés ou des produits alimentaires que nous pourrions fabriquer ou produire nous-mêmes.
Je pense à ces fameux ordinateurs, importés à prix d'or et offerts aux étudiants de la part du Président. D'autres pays comme la Côte d'Ivoire et l'Éthiopie ont choisi de les fabriquer eux-mêmes pour créer des emplois chez eux. Pourquoi pas nous ?
Je pense aux 700 000 tonnes de riz que nous importons chaque année, et que nous pouvons produire.
Si le Cameroun devient compétitif : nous irons reprendre nos emplois dans les pays qui exportent chez nos voisins ce que le Cameroun pourrait leur vendre.
Le Nigéria est un débouché naturel pour certains de nos produits alimentaires ou d'élevage. Aidons nos entrepreneurs à y prendre pied, comme notre puissant voisin aide ses grands groupes nationaux à se déployer chez nous.
À l'Est, les conflits en RCA et au Sud-Soudan ne doivent pas nous masquer le fait que ces pays sont potentiellement riches, et seront à reconstruire. Ils sont situés, comme le Cameroun, sur l'axe Asie - Afrique - Amérique, le long duquel se reconfigure le commerce mondial. Ce seront des clients pour nos services notamment bancaires, portuaires, logistiques, médicaux, mais aussi de télécommunications ou de travaux publics.
Si, le Cameroun devient compétitif, nous irons reprendre nos emplois dans les pays vers lesquels les investisseurs se tournent, car ils les jugent plus attractifs que le Cameroun.
Notre pays se classe parmi les derniers rangs par rapport à la facilité d'y entreprendre des affaires. La corruption, l'insécurité juridique, et le manque d'infrastructures le pénalisent.
Si nous faisons les réformes institutionnelles que je vous ai soumises, nous regagneront rapidement un meilleur classement, car elles se traduiront par un assainissement du système judiciaire.
Quant aux infrastructures, ceux qui ont pris la décision de priver d'internet près de 5 millions de nos compatriotes, pendant trois mois, n'ont pas compris le monde dans lequel nous vivons. Les technologies de l'information et de la communication créent de la valeur ajoutée, c'est-à-dire du travail et de la richesse. Nous devons rapidement accroître la qualité de nos réseaux téléphoniques et la vitesse de connexion Internet, cela en abaissant sensiblement les prix de ces services.
La compétition pour le travail se joue à l'échelle mondiale. Mettre la science au cœur de notre système d'éducation pour nous lancer à la conquête de ce monde nouveau, c'est un défi à notre portée. Il ne tient qu'à nous de le relever. A cet égard, apprenons à regarder nos enseignants comme des bâtisseurs de la Nation, et donnons-leur la même considération que nos soldats qui en sont les défenseurs.
Mais, Notre développement économique ne doit pas se faire au détriment de notre environnement. Aujourd'hui, nos forêts sont pillées. Nos mines sont souvent confiées à des entreprises au mieux inexpérimentées, au pire criminelles, ou laissées entre les mains d'exploitants clandestins qui polluent les cours d'eau au détriment de la santé des populations.
Sur le littoral, la mangrove disparait. L'extrême-Nord se désertifie à vue d'œil. La sécheresse y tue en silence, et contraint des villages entiers à la migration vers d'autres régions du pays.
Le Cameroun doit assumer sa responsabilité écologique : Je propose la création urgente d'un organisme parapublic qui, dans tout projet économique touchant nos ressources minières, forestières ou fauniques, veillera à la prise en compte de l'accompagnement social des communautés, de la durabilité environnementale et de l’aménagement territorial.
(IV), C'est au prix de tous ces efforts que notre pays pourra retrouver son leadership international.
Le Cameroun est devenu un pays faible : assisté sur le plan économique, assisté sur le plan militaire, et sans influence sur la plupart des grands leaders internationaux, qui, pour certains, jugent nos représentants infréquentables.
Qu'il s'agisse du nombre et de la qualité des personnalités d'envergure qui visitent notre pays, ou avec lesquels notre chef de l'État dialogue ; qu'il s'agisse de la participation de notre pays aux réflexions internationales sur les grands sujets mondiaux, africains ou même régionaux ; ou encore du poids de notre pays dans les règlements des conflits qui se multiplement à nos frontières, à tous les égards, l'influence du Cameroun au plan international s'affaiblit chaque jour un peu plus.
Il est urgent de rétablir notre rang. Pour être considéré et respecté, le Cameroun doit démontrer qu'il est assez fort pour se réformer démocratiquement. Sa sécurité et son indépendance doivent être garantie par une armée forte. Elle n'est pas au service du président, du gouvernement, ou du parlement, mais exclusivement au service de la Nation. Réaffirmons notre soutien à nos soldats qui se battent pour notre Nation, et soutenons leurs familles.
Au moment de faire votre choix en 2018, pensez au leadership du Cameroun comme si c'était celui de votre famille, et demandez-vous quel programme, quel candidat sera le mieux en mesure de le restaurer.
Mes chers compatriotes, je vous ai parlé d'un choix utile pour le Cameroun. Je l'ai fait avec gravité et vérité. Je vais vous dire pourquoi. Au fond de moi, j'ai la certitude que nous formons un grand peuple, capable des plus grands accomplissements lorsqu'il se mobilise, mais qui peut, s'il se divise sombrer dans le chaos. C'est pourquoi, je suis certain qu'au moment de choisir, vous saurez surmonter vos préjugés, vos découragements, vos rancunes, pour faire de 2018 une année utile pour le Cameroun.
Avant de conclure, permettez-moi de dire quelques mots à nos compatriotes anglophones :
My fellow citizens,
The entire Nation has heard the voices which, since October 2016, have risen from the anglophone regions. She has recognised the echoes of the suffering endured by many Cameroonians across the country. In those voices she has also recognised the voices of our eiders who fought, risking their lives, against the injustice of the colonial system to gain our independence and to build a nation where every person, regardless of language, creed or tribe will get a fair shake in life.
Being Cameronian should not be considered a historical fatality but should instead mean pursuing this ambition of a fair society. Each of us has the responsibility to keep our eiders' ambition alive during the upcoming 2018 elections.
The candidates and political parties presenting themselves must tell ·us what they intent to do to get our country out of its stagnation. What is their response to the anglophone question ?
I can clearly see that the path you have led us to is one of justice and change, much needed by Cameroon. So it is time to act and to make 2018 a useful year for our country.
These elections should not just give our people a government that is more benevolent. They should give them a govemment that is more competent and efficient.
The world has changed since the eighties ! We live, study and do business in a digital era. Internet is not a jukebox or a Playstation you can tum off whenever you consider it too noisy ! In this hypercompetitive time, Cameroon cannot win the future with a government of the past.
In that vein, to address the anglophone question, I am proposing a reorganisation of our institutions, which provides, in particular, the devolution of power to a representative parliament and executive of the Northwest and Southwest regions.
My fellow citizens, this is not a time to give up on our Nation/ it is a time to build Cameroon.
It is our spirit that will keep our Nation alive for generations to corne. Happy New Year, everyone.
À tous, bonne année, et soyons fiers d'être Camerounais