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Il vient de tirer sa révérence. Abandonné et oublié par la corporation, il est décédé le 6 septembre dernier à Douala. Cependant, sa mort appelle notre intelligence sur la condition du journaliste camerounais aujourd’hui.
Thomas Patrick Eyoum’ à Ntoh, ex rédacteur en chef du journal Le Messager de Pius N. Njawe et, plus tard,  co-fondateur, avec Noubissi  Ngankam et Jean Baptiste Sipa,  de l’hebdomadaire Dikalo, est décédé le 6 septembre 2010 à l’hôpital Cebec de Bonabéri à Douala, des suites de longue maladie. Notre confrère qui quitte ainsi la scène a souffert dans l’indifférence quasi déshonorante de la corporation ; pourtant, on le savait malade depuis longtemps.

Ces dernières années, "Thomas" se déplaçait à l’aide d’une chaise roulante. Ceux qui lui étaient proches affirment qu’il souffrait d’hypertension artérielle, maladie qui a fini par avoir raison sur les efforts de tous ceux qui étaient à ses côtés comme son épouse Françoise Eyoum qui dit avoir tout donné dans l’espoir que son mari guérirait. Hélas ! le Seigneur en a voulu autrement, marquant ainsi la fin d’une vie pour le moins tumultueuse qui aura duré une cinquantaine d’années.
Né le 29 juin 1958 à Douala, Thomas Patrick Eyoum’ à Ntoh s’est très tôt révélé comme un véritable globe trotter. Rendu du côté de l’Hexagone, il obtient son Baccalauréat  et un Deug, puis entre à la prestigieuse école de journalisme de Lille d’où il sort nanti d’un diplôme qui le mettra sur les sentiers d’une profession qu’il aimait tant et pratiquait avec une aisance dont lui seul avait le secret.
Homme de principes
De retour au Cameroun en 1986, c’est au Messager qu’il fait exploser son talent dès le début de la décennie 1990. Recruté par son ami de longue date, Pius N. Njawé (ils se connaissent depuis 1978), le talentueux journaliste à la plume au vitriol est immédiatement fait Rédacteur en chef délégué du journal "à l’écoute du peuple". Il y signe d’ailleurs une piquante chronique intitulée "De quoi je m’êle". Avec ce professionnel aguerri, c’est le printemps de la presse écrite dans notre pays. Le complexe d’infériorité que les journalistes de la presse privée nourrissaient commençait à s’estomper. Nombreux étaient les lecteurs qui attendaient Le Messager pour voir de quoi ce pachyderme s’était encore mêlé. Véritables galettes caustiques que l’on savourait sans se soucier, les chroniques et même les articles pour le moins corrosifs de "TEN" donnaient l’insomnie à toutes les chauves-souris qui plaisantaient avec le destin du peuple camerounais.
Malheureusement, pour des raisons d’incompatibilité dans la vision managériale, Thomas Patrick Eyoum’ à Ntoh, en homme de principe, quitte Le Messager et crée, en compagnie de certains amis, dont Noubissi Ngankam et Jean Baptiste Sipa, Dikalo (le messager en langue Duala). Accusé d’être coupable de trahison, il livre sa version des faits dans Dikalo n°13 du 16 mars 1992 où il présente les raisons de sa rupture brutale avec son ancien employeur avant de conclure : « Nous pensions qu’un journal, plus que toute autre entreprise, est une œuvre d’intelligence collective. Plus que dans toute autre entreprise, l’essentiel du capital d’un journal ce sont d’abord les cerveaux qui y travaillent. Dès lors, que faire sinon partir lorsqu’on s’entend dire : "je n’ai de compte à rendre à personne ! Je ne partage le capital du Messager avec personne !» alors nous sommes partis. Du Eyoum ‘ a Ntoh pur. Il était comme cela, assis sur des principes, et celui-ci dessinait clairement sa vision pour l’entreprise de presse au Cameroun. Mais dans un environnement vicié comme celui du Cameroun, il n’était pas facile de mettre en œuvre cette philosophie. D’autant que son expérience avec Dikalo devait faire long feu. Il revient au Messager après une courte expérience mal appréciée comme communicateur institutionnel à la mairie de Douala Ier, puis en 2003, c’est à nouveau le départ du journal  Puis Njawe. Il devient chroniqueur au quotidien Mutation, et plus tard éditorialiste à La Nouvelle Expression. Éternel insatisfait, "Tom" se lance dans une nouvelle aventure en créant, en 2005, Respublica…
Les leçons d’une révérence
Cette extrême instabilité ou mobilité professionnelle (c’est selon) est la preuve quel que soit le talent reconnu et apprécié d’un journaliste de la presse, surtout privée,  son épanouissement intellectuel et social ne fouette la sensibilité, encore moins l’attention de personne. Et Thomas le présentait déjà lorsqu’il aimer dire à ses jeunes confrères que si vous faites un seul passage à la télévision, après votre mort, on se rappellera de vous pendant 10 ans ; à la radio, ce sera pendant 5 ans ; mais quand vous écrivez dans la presse pendant 10 ans, vous avez six mois pour être oublié après votre mort.
Thomas Patrick Eyoum’ à Ntoh qui a reçu de nombreuses distinctions dont le prix "Sixties" de l’Association Médiations, en 2007,  doit-il être aussi facilement oublié ? Mille fois non !   La mort de ce pionnier du journalisme d’investigation au Cameroun doit être l’occasion pour l’ensemble de la corporation de relancer le débat sur la condition sociale et le statut professionnel du journaliste de la presse privée au Cameroun, car des Thomas Patrick Eyoum’ à Ntoh, il y en aura encore, si rien n’est fait dans ce sens.  Ainsi, à défaut d’avoir un réel panthéon pour célébrer nos grands hommes, nous pourrons au moins cette icône du journalisme dans nos cœurs.
Maître, que ton âme repose en paix !


Simon Patrice Djomo

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