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Assommoir Le monde à l’épreuve de Coronavirus

Le monde à l’épreuve de Coronavirus

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Ce qui répand la terreur, l’horreur et la mort à travers le monde, depuis un certain temps, est, afin que nul ne l’oublie, un agent infectieux tout à fait microscopique, mais dont la puissance destructrice nous rappelle non seulement notre extrême vulnérabilité et notre implacable mortalité, mais aussi la vanité de notre anthropocentrisme. Sous prétexte que Dieu nous a créés à son image et nous a, par conséquent, donné procuration dans l’ordre de la domination du monde[1], nous nous figurons qu’en nous autorisant à étendre notre règne même sur nos propres semblables, notre agir sera toujours conforme à la volonté de notre créateur. La volonté de Dieu est, croyons-nous, toujours dans ses actes lorsque nous régnons terriblement et exploitons cyniquement les autres, massacrons poulets, canards, dindes, chèvres, porcs, moutons, lapins, serpents, pangolins, bœufs, chauves-souris, etc., pour le contentement de nos insatiables appétits gastronomiques. À notre grande surprise, nous constatons que ce sont souvent des agents microscopiques infectieux appelés virus qui se déterminent habituellement à soumettre notre volonté de domination du monde à la sanction d’un doute

d’autant plus radical qu’il fait l’impasse sur la prétendue procuration que Dieu nous aurait donnée dans l’ordre de la domination. La situation apocalyptique dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui face à la puissance massivement destructrice de Covid-19, alias coronavirus, alors que nous n’en avons pas fini avec les ravages et les dévastations du VIH/SIDA, est si préoccupante qu’elle doit nous amener à nous interroger sur le fondement de la contestation dont le règne humain est l’objet et que les virus traduisent non seulement par la résistance qu’ils opposent efficacement aux antibiotiques, mais aussi par leur capacité à répandre très rapidement la mort et la désolation dans le temps et dans l’espace.

I- Le pourquoi de la contestation virale de la domination anthropique du monde
C’est certainement parce que la prétendue procuration théologique qui sert de point d’Archimède idéologique à la domination du monde par l’homme pose des problèmes de pertinence que le règne humain est de plus en plus contesté non seulement par les peuples et les États qui en pâtissent politiquement, militairement et économiquement, mais de plus en plus par une fougueuse démographie virale dont l’importance s’accroît dans le temps avec l’apparition de nouvelles espèces plus gonflées que d’autres du pouvoir pathogène et thanatogène [2].
En prétendant fonder son anthropocentrisme sur une fiction théologique, dans l’espoir de soustraire les abus de son règne à la contestation, l’homme n’a pas prévu que d’autres êtres vivants, notamment les virus qui n’ont aucune obligation envers un Dieu dans le répertoire duquel ils n’existent d’ailleurs pas, peuvent contester son hégémonie, avec des arguments d’une efficacité très destructrice. N’étant écrit nulle part qu’il a créé les virus, Dieu ne saurait nous être d’aucune providence face à la terrible et horrible épreuve à laquelle nous faisons actuellement face, du fait que coronavirus s’est rendu maître et possesseur du monde pour y répandre la maladie et la mort.
La récurrence des raids biologiques que les virus de toutes sortes organisent dans le temps et dans l’espace contre l’humanité, et dont l’espèce royalement couronnée (corona, c’est-à-dire la couronne) impose aujourd’hui, de façon magistrale, un véritable couvre-feu aux villes et aux États du monde, semble prouver que le pouvoir que l’homme exerce sur les autres êtres vivants, en se fondant sur l’une des fictions théologiques d’une célèbre référence scripturaire qu’il prend naïvement pour un contrat juridique, est d’autant plus contesté qu’il est usurpé, tout au moins pour coronavirus.
En effet, au nom de quelle loi biologique l’homme qui n’a pas l’exclusivité du bios ou de la vie, se permet-il d’imposer son hégémonie aux autres êtres vivants, fussent-ils des bactéries, des microbes ou des virus ? L’argument éthique de la dignité humaine peut-il suffire à légitimer le règne humain sur les autres vivants en marge de l’idéologie anthropocentriste qui est de plus en plus contestée au sein même de la démographie humaine ? Si l’argument éthique de la dignité humaine était suffisamment pertinent bien qu’il soit anthropocentriquement marqué, pourquoi son universalisation continue-t-elle de poser des problèmes d’effectivité dans un ordre humain encore régi soit par la volonté du plus fort, soit par le génie du plus malin ?
C’est certainement parce que le monde est encore socialement, politiquement, militairement et économiquement darwinisé que l’éthique de la dignité humaine continue d’être à l’ordre du jour, même si elle sert encore de prétexte à la légitimation d’un anthropocentrisme dont le saccage, le pillage et la pollution de la planète sont évidemment les conséquences malheureuses.
Mais la critique de l’anthropocentrisme dont s’accompagne cette réflexion doit-elle ouvrir la porte ou la fenêtre à la fin d’un règne, celui de l’homme, au profit d’un autre, celui des virus ? Si c’est le cas, la dictature virale est-elle préférable à l’hégémonie humaine ? Préférer l’ordre de domination virale parce qu’il est tout simplement opposable au règne humain, revient à substituer à ce dernier un autre ordre de domination, sans qu’on ait résolu le problème posé.

II-De l’hégémonie humaine à la dictature virale : les problèmes de pertinence de la substitution d’une domination à une autre
Si le virus, est, comme nous l’apprend sa signification latine, le poison dont est capable un agent infectieux ou un être génétiquement parasitaire, au nom de quoi croit-il devoir imposer à l’homme son règne toxique et macabre ?
En imposant à l’homme et aux animaux, toutes ses charges toxiques, pathologiques et thanatologiques, au moyen d’un pouvoir de réplication que ni les décrets présidentiels ni les rescrits royaux ne peuvent proscrire et qu’aucune arme de destruction massive ne peut juguler, coronavirus ne veut certainement pas sous-traiter la méchanceté dont l’homme fait déjà lui-même suffisamment preuve à travers les guerres et les foyers de tension qu’il suscite et entretient dans le monde. L’aspiration à vivre de coronavirus est d’autant plus considérable qu’elle est impériale ; c’est pour cette raison qu’il ne croit pouvoir la réaliser parfaitement qu’en adoptant un mode d’être pan-cosmique, en faisant du monde son empire. Ce désir océanique qui ne peut être frustré par aucun Alexandre des conquêtes territoriales, explique pourquoi il lui faut davantage d’espace de déploiement pour la construction de ses grands musées pathologiques et thanatologiques. Cela explique pourquoi coronavirus est plutôt une pandémie qu’une épidémie, Wuhan étant géographiquement trop petite pour la concrétisation de ses funèbres ambitions biologiques. Il lui faut donc un espace à la dimension d’un empire tout à fait coextensif au monde.
Contre les funèbres ambitions du coronavirus, aucune des armes de destruction massive dont les maîtres du monde se servent arrogamment en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Syrie, etc., ne peut servir de pare-feu. Si les bombes, les missiles et autres engins nucléaires dont s’encombrent, de façon inutile et nuisible, les maîtres du monde, pouvaient servir à éradiquer coronavirus, l’ordre mondial politiquement et économique constitué au profit de ces derniers ne serait pas aussi subverti qu’il l’est aujourd’hui ; les empires financiers ne seraient pas en détresse ; la planétarisation des échanges ne serait pas bloquée ; les habitants de certaines villes du monde ne seraient pas contraints de vivre l’expérience de l’auto-embastillement pour cause de confinement. Le protectionnisme imposé par coronavirus semble mettre un terme à une mondialisation dont la dynamique était déjà suffisamment compromise par ses contradictions internes. Dans le nouvel ordre global que nous impose coronavirus, la notion de citoyen du monde n’a plus de référence du fait des restrictions qui frappent actuellement du sceau de la réduction la mobilité des personnes dans un espace-monde redimensionné par ce virus. La xénophobie qui prospère désormais suivant la vitesse de propagation spatiale de coronavirus, dissipe le plaisir que nous pouvions éprouver à rencontrer l’autre et à nouer avec lui des rapports chargés de promesses d’humanité.
La thèse de la possible instrumentalisation de coronavirus comme arme biologique à des fins géostratégiques est vraisemblable. Mais elle serait tout à fait pertinente si elle ne faisait pas l’impasse sur l’indépendance de ce virus qui, à l’observation, n’épargne personne dans sa volonté de faire du monde un vaste cimetière. Par conséquent, les malins génies qui semblent avoir instrumentalisé ce que personne ne peut effectivement parvenir à dompter pour son propre compte, doivent se rendre, à l’évidence, qu’ils ont fait un calcul qu’ils doivent se résoudre rapidement à annuler.
Les problèmes consécutifs à la domination du monde par Covid-19 ne peuvent pas efficacement se résoudre au moyen des pares-feux de fortune tels que le port des masques, la fermeture des frontières, le confinement, l’évitement d’autrui, etc. On ne résout pas non plus les problèmes liés à la domination anthropique du monde, l’habitacle de tous les êtres vivants, en promouvant une domination opposable. Les défenseurs les plus fanatiques de la cause écologique ne peuvent jamais se réjouir des effets macabres de la domination globale du coronavirus.
En attendant que d’efficaces mesures curatives et préventives soient mises en œuvre et que leur démocratisation soit tout à fait assurée, il y a lieu de tirer de cette épreuve globale d’utiles leçons d’éthique.

III-Les leçons d’éthique que nous devons tirer de cette épreuve globale
En procédant à la démonstration magistrale de sa puissance de réduction la dimension ludique, hédonique, gastronomique, politique et économique de la vie des hommes, des peuples et des États, en prouvant suffisamment qu’il peut mettre un terme à l’arrogance jupitérienne d’un être qui se prend pour le vicaire ou le lieutenant de son créateur dans le cosmos, de manière à disposer des autres vies comme il lui plaît, coronavirus semble nous rappeler notre finitude ontologique. La prise de conscience de celle-ci doit nous inviter au respect d’une éthique dont les trois référencements axiologiques sont : l’humilité, l’égalité et la solidarité. Il s’agit finalement de l’éthique de l’humilité, de l’égalité et de la solidarité à la sanction de laquelle l’homme peut vivre et exister sans que son rapport aux autres formes de vie devienne pour lui une source d’inquiétude, d’anxiété ou d’angoisse.
1. L’éthique de l’humilité : la lecture de notre vulnérabilité et la mise en évidence de notre finitude ontologique doivent nous amener à accéder à la conscience de notre vanité. Devoir se blottir dans sa maison comme un rat dans son trou, parce qu’on a peur de rencontrer éventuellement le vecteur de Covid-19, se garder d’accéder à la jouissance des agréments de la vie, n’être plus en mesure de s’adresser à ses collaborateurs sur un ton grand patron, conscient du fait que coronavirus peut réduire définitivement au silence tous ceux qui se bercent de l’illusion de pouvoir modifier, par un simple fiat, la circonférence de la terre et du ciel, etc., sont autant de choses qui doivent motiver l’homme à faire preuve d’humilité dans son rapport aux autres et à la nature.
2. L’éthique de l’égalité : en vertu de ce qu’il est convenable d’appeler le principe d’isopathie[3], nous pouvons tous être cités à comparaître à la barre du tribunal de coronavirus qui peut, par conséquent, nous condamner à souffrir ou à mourir. En vertu donc de ce principe, nul ne doit oublier que nous sommes tous égaux devant la peur, la maladie, la souffrance et la mort. En semant la terreur, l’horreur, la mort et la désolation aussi bien dans la population des riches que dans celle des pauvres, des puissants et des faibles, coronavirus nous rappelle que nous sommes tous ontologiquement égaux, en dépit de l’hétérogénéité de nos conditions historiques. Cela nous condamne à nous rapporter sur le mode de la solidarité.
3. L’éthique de la solidarité : conscients de notre finitude constitutionnelle et du fait que nos vies sont toutes régies par le principe d’isopathie, car nous sommes, sans exclusive, sujets à pâtir et à mourir, nous devons créer, à l’échelle internationale, une véritable « communauté du pathos »[4]. Au contraire de l’Espagne et du Portugal qui ont cru devoir aider la Grèce à protéger ses frontières contre la pression des migrants qui ne sont pourtant pas aussi dangereux que les virus, la Chine dont la logistique et l’expertise viennent d’être mise à la disposition de l’Italie, prouve, par ce bel exemple, qu’une telle communauté est réalisable.

Conclusion
Il ressort de cette réflexion que la vanité de l’homme est, une fois de plus, mise en évidence. Cette vanité s’explique surtout par son déficit d’humilité. La correction de ce déficit d’humilité passe par la conscience de sa vulnérabilité et de sa finitude ontologique, car rien ne sert de faire parade d’une puissance qu’un agent microscopique peut magistralement ramener à zéro. Les hommes ont donc intérêt à mutualiser leurs efforts dans le cadre d’une « communauté du pathos », compte tenu du fait qu’ils sont tous, suivant le principe d’isopathie, égaux devant le malheur.
Professeur Lucien Ayissi
Université de Yaoundé 1-Cameroun
[1]– Genèse, 1, versets 27-30.
[2]– Voir la liste des virus répertoriés selon l’ordre alphabétique par WIKIPEDIA 2017.
[3]– Ce néologisme est de nous. Nous entendons par isopathie l’égalité de tous devant le pathos.
[4]– Nous empruntons cette expression à Yves Michaud. Cf. son ouvrage intitulé : Changements dans la violence. Essai sur la bienveillance universelle et la peur, Paris, Odile Jacob, 2002.