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Grand Dialogue national : ces recommandations qui ouvrent sans doute la boîte de Pandore

Grand Dialogue national : ces recommandations qui ouvrent sans doute la boîte de Pandore

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Grand Dialogue national : ces recommandations qui ouvrent sans doute la boîte de Pandore
Plus de 4 jours après la fin du Grand Dialogue National, le texte des recommandations qui en sont issues n’est toujours pas disponible sur le site du maître d’œuvre, le Premier Ministère, ni sur celui du maître d’ouvrage, la Présidence de la République. Les Camerounais sont donc encore réduits à se contenter d’extraits publiés dans les grands médias, ou alors de versions apocryphes qui circulent sur tous genres de supports internet. Pour un événement qui a bénéficié d’une aussi grande puissance communicationnelle, ce compte rendu en mode mineur est pour le moins curieux. Le dialogue en lui-même était-il plus important que les conclusions que l’on en attendait ? Et parce que la crise anglophone, elle, au lendemain de ce grand rassemblement, est toujours là et nous interpelle plus que jamais, il nous faut bien retrouver ces recommandations et voir en quoi elles peuvent, appliquées, permettre de la résoudre. L’extrait de celles-ci, le plus lu et sans doute le plus commenté à ce jour, est tiré de la recommandation de la névralgique commission de la décentralisation, commission qui aurait dû en fait s’intituler « forme de l’Etat ». Cet extrait est intéressant en ce qu’il montre comment le GDN, dans la plus pure pratique du système gouvernant au Cameroun, semble avoir fait le choix de régler une discrimination exceptionnelle en créant une discrimination de principe, au risque de remplacer une frustration singulière par une frustration généralisée. 
En effet, entre autres, la si centrale commission de la décentralisation du GDN a recommandé ce qui suit : « l'octroi d'un statut spécial aux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest en application de l'article 62 alinéa 2 de la constitution Camerounaise… » L’article 62 de la Constitution révisée de 1996 prévoit en effet en son alinéa 2 qu’en dehors du régime général applicable à toutes les régions dans le cadre de la décentralisation, et « sans préjudice des dispositions prévues au présent titre, la loi peut tenir compte des spécificités de certaines Régions dans leur organisation et leur fonctionnement. » En convoquant le Grand Dialogue National, ses artisans avaient-ils déjà une solution taillée sur mesure qu’ils allaient coûte que vaille faire adopter par les participants de l’auguste assise ? En apparence, cette solution semble idéale, miracle même. Celui qui l’a trouvée a dû se féliciter de son génie et peut-être sablé du champagne, tellement elle paraît idoine ! En la scrutant de près pourtant, on ne peut s’empêcher de voir qu’elle porte en elle-même les germes des futurs déchirements dont notre pays pourrait cruellement souffrir dans un avenir plus ou moins proche.
Comme on le voit, cette solution respecte l’instruction présidentielle et s’inscrit dans la Constitution en vigueur. En s’appuyant sur la Constitution de 1996, les artisans du GDN font l’impasse sur le fondement véritable de la crise anglophone et du coup font une lecture qu’on aura du mal à refermer sur les seules régions anglophones. La crise anglophone a sans doute été exacerbée par le refus d’appliquer la décentralisation prévue par la Constitution de 1996, mais ses origines remontent aux escroqueries constituantes et constitutionnelles de 1961 et de 1972. A ces époques-là, l’entité territoriale concernée est le Cameroun Occidental, antérieurement Southern Cameroons britannique. La provincialisation puis la régionalisation sont postérieures à ces dates clés. Il eût donc été plus cohérent, soit d’appuyer l’octroi d’un statut spécial à la "zone anglophone" donc partir de 1961, pour que les 8 autres régions restantes ne puissent pas se prévaloir chacune de ses propres spécificités pour en exiger un à son tour, soit de s’appuyer sur la résolution de la crise anglophone pour anticiper sur les futures crises du même type et dans ce cas convoquer la constitution de 1996. Parce que la seule spécificité qui distingue véritablement les deux régions anglophones des autres régions du pays, c’est d’avoir vécu sous le joug britannique, d’en être sorti en choisissant de se rallier au Cameroun français plutôt qu’au Nigeria. Cette possibilité, une autre partie du pays l’a eue et a choisi de se rallier au Nigéria : la Northen Cameroons britannique. En dehors de cela, chacune des régions de ce pays a ses propres spécificités, dès lors que l’on s’inscrit dans le cadre constitutionnel de 1996. Et le statut spécial, proposé aux régions anglophones, sur cette base-là, ouvre la voie à de futurs casus belli.
Il suffit de lire attentivement l’alinéa 2 de l’article 62 de la Constitution de 1996 : « la loi peut tenir compte des spécificités de certaines Régions dans leur organisation et leur fonctionnement. » Celui-ci consacre la compétence du législatif pour la prise en compte de spécificités éventuellement déclarées et reconnues à une région donnée. Il ne dit rien sur l’initiative du constat en revanche, et l’on peut imaginer qu’en cela il laisse la faculté à chaque région de se découvrir des spécificités, puis de s’appuyer sur celles-ci pour revendiquer un statut spécial. Comme le parlement ne fonctionne pas sur une base régionale, le mode de revendication d’une éventuelle prise en compte d’une spécificité découverte et déclarée ne pourrait être qu’extra parlementaire, pouvant prendre des formes variées y compris celle de la lutte armée comme cela a été le cas pour le NOSO, surtout si un tel statut – l’exemple des statuts particuliers de la Fonction publique est assez édifiant à cet effet – est lu par certaines régions comme une faveur accordée de façon discriminatoire à d’autres, au grand dam de l’égalité républicaine. L’élément précédent est renforcé par le fait qu’il ne s’agit pas, dans l’alinéa 2 cité, d’une obligation légale mais d’une possibilité qui peut être acceptée ou refusée. Sur quelle base la refuserait-on et à qui sans créer instantanément le sentiment de deux poids deux mesures dès lors que le texte fondateur de cette possible accommodation ne discrimine nullement entre les Régions ? En disant « certaines Régions », le texte constitutionnel refuse de se fermer et laisse la possibilité à toutes les entités qui jouissent du statut de « Région » de pouvoir se prévaloir d’éventuelles spécificités qu’il leur suffirait de démontrer pour se qualifier en vue de la compétition qu’ouvre le texte. Le texte avait la possibilité de limiter ce droit, il faut le noter, il a choisi de ne pas le faire. Mais il y a autre chose.
Les Régions du Nord-ouest et du Sud-ouest se verront octroyer un statut spécial. Elles se sont battues pour cela et l’on peut ajouter qu’elles en ont payé, à ce jour, un prix indiscutablement élevé. Elles ont donc le droit de se voir délivrer la marchandise. Il faut pourtant dire avec force qu’elles y avaient déjà droit avant même d’avoir pensé à pour cela prendre des armes, puisque cette possibilité était déjà prévue en 1996, dans l’article 62 alinéa 2 de la Constitution. Et c’est par là que toutes les autres Régions les rejoignent. Revendiquer un droit, ce n’est pas le créer, c’est faire constater qu’il existe, puis lutter pour le faire respecter par ceux qui seraient tentés ou en train de le bafouer. Dans une République qui se veut républicaine, harmonieuse et conviviale, et qui se bat pour émerger, l’option pacifique et la tactique de l’anticipation dans l’identification et la résolution des conflits peuvent paraître plus économiques que leur contraire. La stratégie et les tactiques usitées jusqu’ici dans la solution de la crise anglophone relèveraient plutôt de ce second cas. A titre d’exemple, contrairement au NOSO, les autres Régions devront se contenter d’une décentralisation approfondie dans "les meilleurs délais possibles". De 1996 à 2019, cela a fait 23 ans au cours desquels la décentralisation inscrite dans le texte constitutionnel n’a pu être mise en œuvre de façon viable. Les autres Régions du Cameroun sont-elles toujours prêtes à renouveler ce même contrat à livraison différée sans la moindre limitation ni garantie raisonnables ? On peut en douter.
Réagissant à la fin du GDN, le Président de la République a dit : « Je puis vous assurer que toutes [1] feront l’objet d’un examen attentif et diligent dans la perspective de leur mise en œuvre, en tenant compte de leur opportunité et de leur faisabilité, mais aussi des capacités de notre pays. » Que d’hypothèques ! pourrait-on dire. Le futur ici employé est loin d’être proche, il est tout ce qu’il y a de simple : même s’il est certain, il peut être victime du « temps du président » dont nous tous savons les caractéristiques. La mise en œuvre des recommandations du GDN est mise en perspective dans ce court message présidentiel, et il est connu que la perspective éloigne au lieu de rapprocher, grignote l’objet et peut même aller jusqu’à le faire disparaître… dans le lointain. Il suffit pour cela d’exciper du défaut d’opportunité, de compréhensibles difficultés de faisabilité, ou plus prosaïquement d’une impossibilité plausible de soutenabilité. Ces Régions qui vont se découvrir des spécificités ce soir, demain matin ou après-demain, auront-elles la patience nécessaire pour faire face à ces obstacles déjà dressés comme autant d’Himalayas à conquérir ? Peut-être, peut-être pas. C’est là le défaut de la perspective, elle masque bien des choses, et on retrouve celles-ci sur sa route sans s’être préparé à les affronter. En 1986 il y a plus de trois décennies, dans Lettre ouverte aux Camerounais ou la deuxième mort de Ruben Um Nyobé, texte manifestement prophétique, Mongo Beti disait : « La province anglophone est désormais, au moins virtuellement, en état de sécession. Une tension quasi irréversible monte peu à peu entre cette province et l’Etat Biya, avec son appareil répressif et ses conseillers franco-catholiques suicidaires, et elle risque de déboucher sur un bain de sang. » 

En maquignonnant aujourd’hui sur les solutions à apporter à ce bain de sang devenu réel, ceux qui tiennent le timon de l’Etat au Cameroun ont peut-être choisi de creuser un grand trou pour en boucher un plus petit.
Roger KAFFO FOKOU, écrivain.
[1] Les recommandations. Et le terme n’est pas choisi au hasard, le caractère non contraignant de son contenu devant ne pas être perdu de vue.