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Sport Des ruses politiques au gangstérisme du pouvoir

Des ruses politiques au gangstérisme du pouvoir

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Des ruses politiques au gangstérisme du pouvoir
Avec la quasi désintégration politique du Cameroun, le marasme socio-économique ambiant et l’amoralité instituée, il est difficile, pour qui a connu le régime immédiatement postcolonial de ne pas faire de comparaison entre hier et aujourd’hui. Pendant près de vingt-cinq ans, de 1958 à 1982, le premier président de la République du Cameroun nous en fit voir de toutes les couleurs. Il avait institué un régime d’exception qui lui donnait, pour ainsi dire, droit de vie et de mort sur quiconque osait résister à la camisole de force qu’il avait taillée pour les quelques six millions de Camerounais de l’époque. Le régime était une féodalité, conforme à la vision de l’homme qui l’incarnait. Mongo Beti, encore lui, donne de celui qu’il appelle un « un innocent aux mains pleines » un portrait intellectuel qui peut expliquer l’essentiel de son comportement : « Une instruction un peu approfondie eût sans doute permis à notre homme d’éventer le piège qui allait le transformer en une machine à assassiner les meilleurs enfants du Cameroun. Sans être exactement ce qu’on appelle un illettré, Ahmadou Ahidjo n’a pas fait d’études à proprement parler » (Main basse sur le Cameroun. Autopsie d’une décolonisation, 1972/2010, p. 47-48).

On peut donc inférer qu’Ahidjo n’avait de l’occupant qu’une connaissance empirique, n’ayant pas été formé pour accéder aux différents concepts qui sous-tendaient l’aventure coloniale. Contrairement à Um Nyobe et autres leaders du nationalisme camerounais d’alors, il ne pouvait donc pas déconstruire la philosophie du colonisateur blanc pour se positionner en conséquence avec une analyse des enjeux de la décolonisation. Telle est sans doute la raison pour laquelle il choisit de gérer le pays en cerbère, collaborant docilement avec l’ancien colonisateur d’un côté et gouvernant le pays comme un père fouettard de l’autre. L’homme semblait pourtant très soucieux de son image et de l’héritage qu’il allait laisser à la postérité. S’inscrivant dans la tradition féodale, il s’était construit une cour dans laquelle siégeaient des barons représentatifs des principales forces sociales du pays. Pour la forme, il s’inspirait sans doute du système de gouvernement hérité de la métropole, mais comme le système démocratique lui répugnait, il s’appuyait sur un pouvoir pyramidal qui lui permettait de faire remonter l’information pour tout contrôler et s’assurer que les besoins essentiels des populations étaient pris en compte. Voilà pourquoi, il va habilement manœuvrer pour phagocyter le fédéralisme, le multipartisme et transformer le triangle national en un État policier semblable aux pays du système soviétique d’alors, sans pour autant s’en réclamer. On se souvient du rôle de la Brigade mixte mobile (BMM) et des Centres de rééducation, en réalité de véritables camps de concentration, de Mantoum, Tcholliré, Yoko, etc.

Sur le plan des libertés individuelles, en tout cas, le premier président du Cameroun ne mit point de gants pour réduire presque à néant la marge de manœuvre des citoyens camerounais. Tout en affichant un certain amour de la patrie, il gouverna sous la férule de la tristement célèbre ordonnance n° 62-OF-18 du 12 mars 1962 portant répression de la subversion. Ladite ordonnance qui créait de fait un régime totalitaire envoya plus d’une personne à l’ombre pour avoir soit « incité à résister à l'application des lois, décrets, règlements ou ordres de l'autorité publique », soit « porté atteinte au respect dû aux autorités publiques ou incité à la haine contre le gouvernement […] ou participé à une entreprise de subversion dirigée contre les autorités et les lois de la République ou des États fédérés, ou encouragés cette subversion » ou simplement « émis ou propagé des bruits, nouvelles ou rumeurs mensongères » !

Sur le plan sociopolitique et au niveau de la liberté d’expression donc, le régime d’Ahidjo mérita bien d’être étiqueté comme une dictature tropicale. Une police politique particulièrement vigilante et brutale veillait au grain tant elle encerclait la population comme une véritable pieuvre. En plus d’avoir tué dans l’œuf toute contestation sociale du genre grève d’étudiants et autres mouvements syndicaux, le procès Ouandié  et la machination contre Mgr Ndongmo font partie des heures de gloire du système policier d’alors.

On savait aussi que pour assurer la survie de son système, Ahidjo n’hésitait pas à s’entourer de  dignitaires, fussent-ils semi-lettrés, visiblement loyaux et pourvus d’une certaine éthique du service public. Avec l’aide de quelques technocrates indigènes et du personnel de l’assistance technique, il construisit une économie semi-étatisée tout à fait stable et prospère, économie qu’il se plut à baptiser Libéralisme planifié. Ce système a vu naître, la Société nationale d’investissement (SNI), Le Fonds de garantie aux petites et moyennes entreprises (FOGAPE), la Banque camerounaise de développement (BCD), l’Office national de commercialisation des produits de base (ONCPB), le Fonds national de développement rural (FONADER) et le Centre d’assistance aux petites et moyennes entreprises (CAPME). Dans le domaine du développement agricole, on a vu naître entre autres la Société de développement du cacao (SODECAO), la Société de développement du coton (SODECOTON), la Société sucrière du Cameroun (SOSUCAM), la Société d’expansion et de modernisation de la riziculture (SEMRY), la Société de développement et d’exploitation des productions animales (SODEPA), la Société Hévéa-Cameroun (HEVE-CAM), la Société camerounaise des palmeraies (SOCAPALM), etc. Au niveau industriel, le régime Ahidjo créa la Société nationale de raffinage (SONARA), les Aluminium du Cameroun (ALUCAM) et ses dérivés, la Cameroon Shipping Lines et la Cameroon Airlines (CAMAIR) qui naquit dans un extraordinaire sursaut d’orgueil, comme un défi à Air Afrique. Dans le domaine des infrastructures de communication, il y eut la construction du chemin de fer Trans-camerounais (Yaoundé/Ngaoundéré), le bitumage des axes routiers, Yaoundé/Douala, Yaoundé/Bafoussam, Douala/Limbe, etc.

Ces quelques exemples illustrent bien qu’à l’intérieur du rideau de fer, le père fouettard d’alors, gaulliste non-Français comme il s’était défini à un moment donné, avait le souci de procurer un certain confort à la population, d’équiper le pays d’infrastructures utiles. L’enseignement ne connut pas un développement fulgurant mais l’essentiel était sauf et le souci de la qualité semblait toujours pris en compte. Ainsi en fut-il des établissements secondaires ou de l’enseignement supérieur. Des établissements comme l’École polytechnique, le Centre universitaire des sciences de la santé (CUSS), l’Institut des relations internationales (IRIC), l’École supérieure de  journalisme de Yaoundé (ESIJY), l’École nationale supérieure des industries agro-alimentaires de Ngaoundéré (ENSIAC), l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC) de Douala ou même l’École de traduction et d’interprétariat de Buea, pour n’en citer que quelques-uns, étaient en train de s’imposer comme des institutions de référence. 

En réalité, peu de gens, y compris les héritiers directs d’Ahidjo, qui annoncent le Renouveau ont jamais contesté son brillant legs au plan économique et social. La seule ombre au tableau se trouvait au niveau des libertés individuelles. Force est de reconnaître qu’il avait réduit au silence ses adversaires politiques avec une subtilité ou plutôt avec une ruse achevée. Raison pour laquelle, le peuple, même le ventre plein, étouffait en silence et avait donc hâte qu’on lui lâche quelque peu la bride. Voilà pourquoi le Cameroun, comme un seul homme, applaudit avec frénésie lorsqu’on lui présenta l’homme qui allait remplacer le père fouettard. On se disait qu’avec le Renouveau, le Cameroun allait entrer dans la (post)modernité avec d’autant plus de facilité que les bases matérielles étaient solidement posées. Bien plus, le leader du Renouveau, à peine installé, proclame urbi et orbi lors du lancement de son parti « qu’il n’est plus nécessaire, pour exprimer ses opinions, de prendre le maquis, de vivre en exil ou de quitter sa famille » (Cameroon Tribune n° 3232 du 23 mars 1985). Plus tard, dans Pour le libéralisme communautaire (1988), considéré à tort ou à raison comme la bible du Renouveau, l’auteur fait le procès des féodalités et affirme :  (1988, p. 125). Le décor étant ainsi planté, il ne restait plus au pays qu’à consolider sa croissance et à prendre son envol.
Presque quarante ans après, le bateau Cameroun, aussi bien politiquement, socialement qu’économiquement, est pour ainsi dire en train de sombrer. Cela peut s’expliquer de plusieurs manières mais on peut aussi n’y voir qu’une erreur de casting. Le féodal semi-lettré s’entourait essentiellement des personnes comme lui, des individus qui n’avaient eu qu’un contact assez éphémère et superficiel avec la culture européenne. Comme lui, ils avaient surtout été formés localement. Quand bien même quelques-uns d’entre eux avaient étudié en Europe, leur séjour avait été bref, s’apparentant pour la plupart d’entre eux, à des périodes de stage, parfois dans des écoles spécialement conçues pour agents et cadres d’outre-mer. De manière générale, leur système d’organisation obéissait au système mis sur pied par le colonisateur mais leur vision de la gouvernance s’inspirait d’un management de l’Afrique profonde, celui des rois et autres dignitaires de nos contrées d’antan. Ils étaient soucieux de leur histoire, se préoccupaient de l’avenir de leurs peuples et de l’héritage qu’ils devaient laisser. De ce point de vue, Ahidjo, au-delà du système répressif, posa les jalons de la construction d’un pays équipé comme on l’a indiqué plus haut, d’une base infrastructurelle à la hauteur des attentes du peuple et des moyens disponibles. Même les bâtiments administratifs et les logements sociaux avaient été pensés pour s’inscrire dans la durée.
Avec le Renouveau, on assiste à l’entrée en scène des produits les plus représentatifs de l’école de l’ancien colonisateur. Bardés de diplômes, pas mal d’entre eux sont docteurs, agrégés dans divers domaines du savoir et n’ont de cesse de citer, comme des perroquets, les grands maîtres dans leurs disciplines respectives. Ce sont des Zorro, toujours triomphants et fiers de s’entendre parler. On se serait attendu qu’ils mènent une réflexion sérieuse sur la place du Cameroun en Afrique et dans le monde, à la lumière des mutations observées ici et là. Un jour, François Sengat Kuo qui croyait pouvoir me convaincre d’adhérer au courant idéologique qu’il animait au sein du parti au pouvoir m’avait exprimé dans la petite villa qu’il habitait à Bastos, sa déception de voir que son effort d’encadrer le nouveau régime avec Pour le libéralisme communautaire, dont il était visiblement le rédacteur en chef, avait tourné court. Il ne pouvait en être autrement. La horde de hauts diplômés qui avaient pris d’assaut le gouvernement du Renouveau n’avaient pas pris la moindre distance par rapport au savoir absorbé dans diverses institutions en Occident pour conquérir leurs beaux parchemins. Ils se préoccupaient essentiellement de conquérir des strapontins pour, eux aussi, reproduire un mode de vie semblable à celui de leurs maîtres, je veux dire des anciens colonisateurs. En clair, nous n’avions nullement affaire à des intellectuels en quête d’une démarche originale et autonome comme l’aurait suggéré Frantz Fanon. Nos agrégés/docteurs ignoraient qu’ils n’étaient que des Obi Okonkwo (Chinua Achebe, No Longer At Ease), parfaitement aliénés, incapables de devenir les leaders qu’on était en droit d’attendre.

Tout comme Obi Okonkwo, les élites dirigeantes du Renouveau se sont montrées incapables de prendre le relai d’Ahidjo pour consolider une nation camerounaise dénuée des vestiges du colonialisme et pour construire un nouveau pays passablement libre de certains archaïsmes traditionnels et s’inscrivant dans une démocratie (post)moderne. Pour ce faire, il aurait fallu par exemple s’atteler à une réforme scolaire énergique et inclusive, de la maternelle à l’université, question de préparer une jeunesse informée, véritablement capable de prendre en charge les problèmes de développement. Il lui aurait fallu veiller à la santé du peuple en construisant au moins un centre hospitalier dûment équipé et nanti d’un personnel susceptible de prendre en charge de manière ultime les cas les plus délicats. Il nous aurait fallu élaborer un plan d’urbanisme digne de ce nom pour éviter le désordre qu’on observe presque partout dans nos villes. Et pour y arriver, il aurait fallu avoir le courage de réformer le système foncier national. Il nous aurait fallu poursuivre le développement agricole et industriel de manière rationnelle et énergique.

À défaut d’avoir mis notre savoir pour développer de manière macrocosmique un plan directeur pour le développement harmonieux de notre pays, on se retrouve aujourd’hui dans une telle anarchie sociale et économique qu’on ne sait même plus par quel bout il faudrait commencer pour construire le Cameroun de demain. En soi, même la question anglophone, si gravissime soit-elle, n’est qu’un épiphénomène. Le pays, tout le pays semble au bord du gouffre s’il n’y est déjà pas !
Au crépuscule du Renouveau, on peut certes se féliciter que nombre de ses prédateurs, d’impénitents gangsters à col blanc, lorsqu’ils ne sont pas en fuite, se retrouvent entassés dans diverses geôles de la République. Tous n’y sont pas (encore), loin s’en faut ! Les quelques rescapés qui continuent de rouler carrosse devraient marquer un temps d’arrêt et s’interroger sur les raisons de la déconfiture du Renouveau tant applaudi à son avènement. Il va sans dire que cette déconfiture nous interpelle tous, citoyens camerounais et que personne ne pourrait véritablement s’en réjouir ! Certes, on trouve parmi les divers taulards quelques vulgaires diplômés d’une écurie gérée à la petite semaine qui se targue d’être une grande école d’administration. Mais force est de constater qu’on y rencontre aussi des cadres et des diplômés dont on aurait pu croire qu’ils occuperaient une place de choix parmi les penseurs de la postcolonialité camerounaise. Tous ont prouvé à suffisance qu’ils ne se soucient guère de l’avenir du triangle national car ils n’aiment qu’eux-mêmes et leur progéniture. On peut donc se dire qu’ils n’ont que le sort qu’ils méritent. Mais pareille situation devrait surtout interpeller ceux qui se targuent d’être les penseurs du Renouveau et qui ont contribué à le conduire ainsi à sa perte. Malheureusement, sa perte est aussi la nôtre, celle du Cameroun tout entier. Et au risque de subir la malédiction du ciel, il nous faut quêter les bouées de sauvetage d’ici, d’ailleurs, de partout, pour remettre à flot le bateau Cameroun. Nous le devons aux générations futures, n’en déplaise à ceux qui se convainquent chaque jour que le pouvoir est un inaliénable don de Dieu. 
Ambroise Kom
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Mai 2019