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Ci-git le peuple camerounais? Manipulation débridée comme système de gouvernance.

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Ci-git le peuple camerounais? Manipulation débridée comme système de gouvernance.
Depuis l’élection présidentielle d‘octobre 2018 jusqu'à une date récente, on a eu l’impression de vivre dans notre pays une effervescence pouvant faire croire que le peuple camerounais s’organisait pour prendre son destin en main en dégageant la chape de plomb qui l’étouffe depuis des lustres. Mais aujourd’hui comme au lendemain de la chute du mur de Berlin dans les années ‘90 ou comme à la veille ou au lendemain d’une indépendance en trompe l’oeil en 1960, le sentiment qu’a l’observateur est celui d’une défaite virtuelle, si provisoire soit-elle. L’opposition politique autant que la société civile a du mal à se ressaisir. Elles semblent plutôt confirmer son évolution en rangs dispersés, certains acteurs guettant le moment opportun pour, comme de coutume, s’approcher de la mangeoire nationale. Rien d’étonnant. Le pouvoir a élaboré une imparable stratégie pour appâter quiconque ne chante pas sa chanson ou ne danse pas au rythme de sa musique. Et bien que dans certains cercles, on semble hébété par l’arrogance des thuriféraires du régime, il s’agit pourtant de recettes connues même s’il arrive que les acteurs changent. L’exemple de la communication gouvernementale, l’une des faces les plus visibles du régime, est significatif à cet égard. En effet, depuis Augustin Kontchou Kouomegni jusqu’à René Sadi en passant par l’inénarrable Issa Tchiroma  Bakary, le discours et la méthode sont restés rigoureusement les mêmes. Il s’agit de « blablater » sans jamais véritablement communiquer, sans informer, car la règle d’or c’est « vuvuzéler ».
Depuis les origines, je veux dire depuis 1960, nos dirigeants ne cessent de surfer sur une manipulation de bas étage. Tous les pouvoirs, me dira-t-on, ont à un moment donné, d’une manière ou d’une autre, recours à la manipulation de l’opinion. Toujours est-il qu’en pays dominé, pauvre et peu éduqué/informé comme le nôtre, des techniques qui pourraient paraître désuètes et même ridicules ailleurs, tellement elles sont grossières et puériles, produisent parfois des résultats dont les initiateurs ne peuvent que se réjouir. Chez nous par exemple, on parle d’institutions démocratiques et républicaines, d’État de droit, alors que nous vivons sous la férule d’un totalitarisme où l’arbitraire triomphe d’autant plus que l’on a affaire à un système parfaitement opaque de gouvernance. Qu’on parle de démocratie ou de multipartisme, le pedigree demeure celui du parti unique qui a tout simplement changé d’accoutrement. Tout se passe comme si le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC) qui s’est d’ailleurs approprié sans sourciller les Maisons du Parti UNC (Union nationale camerounaise, Parti Unique), sièges financés par une douce extorsion des fonds provenant du peuple sous le règne d’Ahidjo, n’entend point s’éloigner des méthodes du parti-État. Aujourd’hui comme hier, l’on a affaire à un omniscient père de la nation dont les décrets et les coups de tête font et défont les vies. Il ne s’attache pas des collaborateurs nécessairement susceptibles d’inventer, de rechercher et de proposer des solutions aux problèmes du pays, mais des créatures qu’il fabrique et qu’il sort parfois/souvent du néant pour faire sa volonté, rien que sa volonté sans jamais omettre de l’encenser.  
De ce point de vue, un phénomène comme celui de Jean de Dieu Momo qui a fait couler pas mal d’encre et de salive ces derniers temps n’a véritablement rien de nouveau. Depuis l’indépendance jusqu’à nos jours, le système s’est toujours organisé pour s’attacher ce type de « nègres de service ». Si l’on regarde de près et si l’on met de côté les aspects burlesques du grand guignol Momo, on se rendra compte qu’il s’inscrit dans le sillage de l’ami Kontchou Kouomegni lorsqu’on l’avait chargé de défendre les barbares répressions du début des années ‘90 en lui confiant le portefeuille de la communication. C’est de cette époque que date d’ailleurs ma rupture définitive avec cet  « ami » et ancien camarade de classe au Lycée du Manengouba. Il doit se souvenir de l’ultime échange que j’eus avec lui dans son vaste cabinet ministériel, échange au cours duquel je lui fis comprendre sans détour qu’il était libre de faire la carrière de son choix, mais que je lui interdisais de se servir de moi ou de mes semblables comme marchepieds. Et å bien y regarder, Kontchou Kouomegni n’est pas une génération spontanée. Il a une ascendance que l’histoire connaît et une descendance dont le pitre Momo n’est qu’une excroissance ! L’émotion et l’indignation plus ou moins feintes que suscitent les propos de ce dernier prouvent tout simplement que ses prédécesseurs/semblables étaient/sont d’une duplicité certaine. Jean de Dieu Momo était dans son rôle et a rempli la mission qui lui était assignée et pour laquelle il a été « recruté » pour reprendre sa propre terminologie. Toute la poussière que soulèvent ses propos n’est qu’une espèce de distraction. 
Mais revenons aux appareils institutionnels pour souligner qu’à l’analyse, aucun n’est véritablement ce qu’il peut prétendre être. Depuis les origines, on nous parle d’unité ou d’intégration nationale alors qu’on construit des clans, des camps et organise des exclusions sur des bases familiales ou ethnico-tribalo-régionalistes. L’actualité dans le Nord-Ouest/Sud-Ouest est on ne peut plus prégnante. Qu’importe que les anglophones s’entretuent. Tant que Yaoundé respire, le Cameroun vit. Bien plus ou bien plus cynique ; l’occasion nous est propice pour donner des strapontins administratifs et gouvernementaux à quelques-unes des élites anglophones, question de leur montrer que la marginalité dont nombre de leurs congénères se plaignent ne peut être qu’imaginaire. Le plus triste dans cette histoire est que pour célébrer leur promotion et montrer leur loyauté au système qui les a ainsi cooptées, certains membres de ladite élite anglophone se laissent aisément aveugler et font montre d’un zèle à la limite de la folie. Aussi n’hésitent-ils pas à recourir aux méthodes archaïques dignes des plus mauvais films de l’ère Fochivé. Passe encore qu’on habille des policiers en civil pour défiler en lieu et place des élèves et faire croire à un semblant de normalité ici ou là. Mais rivaliser d’atrocités avec les insurgés dans l’espoir de les discréditer ou poser des actes odieux pour les mettre sur leur compte fait partie des comportements trivialement absurdes, mais connus. Certes, en son temps, Fochivé avait réussi, gloire suprême, à faire croire à certains naïfs que Mgr Albert Ndongmo, l’un des sujets les plus brillants de sa génération, avait pu organiser une tentative de putsch avec des anges et une horde de vieilles mamans munies de vieux fusils de chasse tous hors d’usage. En réalité, le projet de Fochivé et de ses commanditaires était d’écarter un gêneur dont le tonitruant discours libérateur ainsi que les initiatives économiques et sociales juraient avec les tâtonnements de la dictature néocoloniale en place. Fochivé a certes réussi à écarter Ndongmo de son siège épiscopal en l’envoyant mourir en exil, mais il a dû bien se rendre compte de son incompétence à écrire le scénario d’un film policier digne d’intérêt. On peut parier que ses héritiers/imitateurs ne feront guère mieux !
Depuis les origines, on nous dit être des citoyens alors qu’on nous traite moins que des sujets qui subissent au quotidien la volonté des satrapes qui règnent en maîtres avec des passe-droits. Même au-delà de la corruption qui gangrène le système judiciaire de notre pays, la justice est visiblement aux ordres. A preuve, les avocats sont presque toujours surpris lorsqu’ils comparent la réglementation à la pratique quotidienne du droit, surtout lorsqu’il s’agit des problèmes liés de près ou de loin à la survie du régime. Bien qu’on clame urbi et orbi être en État de droit, tout indique qu’on n’est jamais allé au-delà d’un multipartisme formel, sans valeur ajoutée démocratique, obtenu à l’arrachée à la faveur du Discours de la Baule de François Mitterrand. Pourquoi s’en étonner ? L’opposition elle-même a vite succombé à l’appât du gain et s’est embourbée, pour les élus, dans les déprédations qui ont cours dans les instances législatives. En définitive, on vit dans une espèce de monarchie où tout le monde doit s’effacer pour que triomphe la figure totémique du prince régnant. Le monarque s’est d’autant plus substitué à l’État qu’il transcende toute institution et qu’on lui doit tout, y compris sans doute l’air que l’on respire !
De ce fait, «  Notre vie politique », pour citer François de Closets, « et nos relations sociales sont fort éloignées de cet idéal [démocratique], elles sont en permanence viciées par la grande manip. Ce mal insidieux qui se glisse dans les institutions […] vise précisément à mettre le citoyen hors circuit, à lui conférer une apparence de responsabilité alors que tout se décide en dehors de lui. C’est la république des illusions […] » (La Grande manip, Paris, seuil, 1990, p. 7). Avant la loi du 19 décembre 1990 sur la communication sociale au Cameroun, l’on avait un gourou du nom d’Erik Essousse (récemment promu Directeur Général d’Elections Cameroon) tapi au Ministère de l’Administration Territoriale. C’est son service qui décidait de ce que pouvaient lire les Camerounais puisqu’il gérait la censure préalable de la presse écrite. Raison pour laquelle, en dehors des saisies, tel ou tel autre journal pouvait sortir avec des pages ou des paragraphes censurés sans vergogne. Il faut dire qu’à l’époque, les quotidiens privés étaient une denrée rare et la presse, autant écrite qu’audio-visuelle, plutôt limitée. Contraint de lâcher du lest dans le domaine de la liberté d’expression, le pouvoir a d’abord essayé de suborner la presse existante en amenant quelques publications à changer de ligne éditoriale. Pareille démarche ayant montré ses limites, l’on a plus simplement eu recours aux prébendes pour financer à tour de bras la création et le fonctionnement d’une foultitude de titres et de stations hybrides, c’est-à-dire financés sous la table. L’espoir consiste à noyauter l’espace médiatique du pays pour faire triompher un discours unidimensionnel, encensant les faits et gestes du prince. À telle enseigne qu’il est difficile pour quiconque visite le Cameroun et s’aventure vers un kiosque à journaux pour s’informer, de savoir quels titres méritent véritablement d’être lus sans être totalement berné. Il en va pareillement du paysage audio-visuel qui semble infesté de stations pour le moins nauséabondes. Personne ne peut leur reprocher de célébrer la main qui les nourrit. Il leur arrive malheureusement d’être plus royalistes que le roi et de n’être plus seulement le tamtam du Président comme dirait Charles Ndongo, ci-devant Directeur Général du groupe CRTV qui est pourtant un medium de service public. Certaines d’entre elles en deviennent des gardes-chiourmes et adoptent des comportements pires qu’un pitbull enragé. Raison pour laquelle nombre d’auditeurs n’hésitent point à qualifier certaines stations audiovisuelles de radios mille collines, en référence à la radio qui embrasa le génocide des Tutsis au Rwanda.
Évidemment, le Conseil National de la Communication (CNC) qui régule les médias au Cameroun aurait pu se saisir du sujet et essayer d’y mettre un peu d’ordre et surtout de cohérence pour ne pas parler d’éthique journalistique. On se rend malheureusement compte qu’il en est du CNC comme de nombreux autres organismes que crée le pouvoir en guise de faire-valoir. Le CNC a l’art de tomber à bras raccourcis sur les peccadilles des petits poissons sans protection. Mais lorsqu’il s’agit de gros requins qui se meuvent allègrement dans la mare, le CNC perd totalement ses moyens. La même analyse pourrait se faire de la Commission Nationale des Droits de l’Homme et des Libertés (CNDHL). À voir comment, souvent pour des larcins, les agents de la force publique maltraitent les populations, à voir les conditions de détention, autant dans les commissariats de sécurité publique, les gendarmeries que dans divers pénitenciers du territoire, pénitenciers qui s’apparentent à des camps de concentration, on a du mal à imaginer qu’il existe au Cameroun pareille commission et à quoi elle s’occupe. À quoi peut bien servir la CNDHL dans ce pays où la négation de la justice apparaît comme la règle ? En définitive, la CNDHL pourrait n’être qu’un décorum pour faire bonne figure devant les partenaires internationaux. Il en va pareillement de la Commission Nationale Anti-Corruption (CONAC). Si cette commission en était véritablement une et développait des stratégies pour traquer les corrompus et les techniques de corruption en cours dans l’administration et dans les milieux mêmes du pouvoir, il y a fort à parier que le développement du Cameroun aurait connu une certaine embellie. 
À voir pourtant le rythme auquel se créent les commissions du genre ci-dessus mentionné, on peut même se demander s’il ne s’agit pas simplement de saisir à chaque fois l’occasion pour inventer des structures susceptibles d’être dotées de caisses noires pour mettre à l’abri du besoin d’anciens commis/alliés précédemment connectés plus étroitement à l’entonnoir du Trésor public. La crise des régions anglophones a donné lieu à la naissance de la Commission Nationale pour la Promotion du Bilinguisme et du Multiculturalisme (CNPBM, 2017) ainsi qu’au Comité National de Désarmement, de Démobilisation et de Réintégration (2018), aussi budgétivores l’une comme l’autre, sans qu’on puisse dire quels rôles ces structures jouent dans la résolution de la crise en cours. Comment expliquer que le pays se réveille tout à coup au bilinguisme et au multiculturalisme plus de cinquante ans après la réunification ? Au départ, la crise anglophone avait sans doute des fondements culturels. Mais nul ne peut nier que chemin faisant, la dimension politique l’emporte désormais sur le volet culturel. Et qu’en est-il donc de la question politique ? Par ailleurs, comment comprendre qu’on crée un comité de désarmement sans définir en amont les conditions d’un cessez-le-feu ? On pourrait parler de la charrue avant les bœufs, mais tout se passe comme s’il s’agissait plutôt d’une véritable provocation !
Tout compte fait, le pouvoir semble inventer au quotidien des mécanismes de désintégration du pays et d’aggravation de la crise. Si l’on considère comme nous l’avons indiqué précédemment que la marginalisation du petit peuple anglophone au profit d’une petite bourgeoisie bureaucratique est la véritable source de la crise, l’insolence qu’affichent le pouvoir et ses nouveaux élus risque fort de transformer une crise qui aurait pu être passagère en un mal chronique. Alors je m’interroge : ne méritons-nous vraiment pas mieux ?
Ambroise Kom
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Février 2019