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Société Quelle école pour le Camerounais et l’Africain du XXIè siècle ? Sortir le système éducatif du ghetto

Quelle école pour le Camerounais et l’Africain du XXIè siècle ? Sortir le système éducatif du ghetto

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On a tendance à l’oublier. De tous les secteurs sociaux, le domaine de l’éducation est sans doute celui qui devrait précéder tous les autres, et se situer bien avant celui de la santé par exemple. En effet, bien éduqué, un citoyen peut déjà mieux se mettre à l’abri de nombre de maladies grâce à l’hygiène et à la prévention. On peut d’ailleurs penser que même pour un État, l’éducation devrait être l’objet de toutes les attentions et mériter un investissement supérieur à toutes les autres dépenses y compris celles dites de souveraineté. N’est-il pas vrai qu’une armée composée de soldats bien formés est susceptible d’élaborer de meilleures stratégies de défense ? On peut en dire pareillement de la diplomatie ou des autres grands corps de l’État.
Une bonne gouvernance est certes affaire de morale et d’éthique mais aussi et surtout de compétence des acteurs. De manière plus banale, on peut affirmer sans risque de se tromper que le développement d’un pays est étroitement lié à la qualité du système éducatif de l’espace concerné. À quoi sert-il de nous brandir des infrastructures d’envergure construites par des entreprises étrangères et du personnel expatrié qui nous lèguent des ouvrages voués à tomber en ruine quelque temps après, simplement parce que nous sommes incapables d’en assurer convenablement la maintenance ?
L’école coloniale qui a donné naissance à l’école camerounaise d’aujourd’hui s’était pourtant donnée comme modèle en taillant sur mesure des formations pour répondre à ses besoins d’occupation et d’exploitation du pays. En fonction des besoins, quelques écoles primaires créées ça et là lui fournissaient une main d’oeuvre subalterne en quantité et en qualité pour remplir ses diverses missions stratégiques. En cas de nécessité, des écoles pratiques qui s’apparentaient davantage à des centres de formation professionnelle, donnaient à quelques colonisés les compétences techniques en sciences de la santé, en pédagogie, en génie civil ou en (électro)mécanique pour assurer le confort des occupants et le bon fonctionnement des infrastructures mises en place. En cas de besoin, quelques personnels d’encadrement pouvaient être envoyés en métropole pour formation dans des institutions d’outre-mer, genre Ecole Nationale de la France d’Outre-Mer (ENFOM). Mais la plupart des cadres subalternes de l’enseignement et de la santé sortaient des institutions régionales comme l’École Normale William Ponty de Dakar ou de Rufisque et l’école des auxiliaires médicaux et médecins africains du Togo ou du Sénégal.
Au lendemain de l’indépendance, le pouvoir colonial suggère, non pas une école de type métropolitain, à la Jules Ferry (libre, gratuite et obligatoire) mais des formations à plusieurs vitesses. Ainsi sont créées de grandes écoles à l’instar de l’Ecole Polytechnique de Yaoundé, de
l’EFSA (Ecole fédérale supérieure d’agriculture), de l’ESIJY (Ecole supérieure internationale de journalisme de Yaoundé), de l’ENS (Ecole normale supérieure), ainsi qu’un embryon d’université (Université Fédérale du Cameroun) offrant des formations relativement pointues, y compris en médecine, et reposant sur des lycées relativement prestigieux et sélectifs comme l’étaient ceux de Yaoundé, Douala, Nkongsamba, Bafoussam, etc. En tout cas, le modèle suggéré était celui de la formation d’une élite qui devait gérer la postcolonie selon des règles établies.
Pareil projet de gouvernance se heurte malheureusement à celui des dirigeants qui héritent de la colonie et qui sont plutôt préoccupés par la fabrication d’une clientèle politique et d’une administration aux ordres pour lui garantir la conservation du pouvoir. Même s’il trouve curieux la nouvelle démarche, le parrain métropolitain ne peut qu’adhérer à la démarche de l’ancien colonisé puisque le rôle d’expert ou de conseiller technique qu’on le laisse jouer lui permet de sauvegarder l’essentiel de ses intérêts. Ainsi peuvent s’expliquer, soit dit en passant, les accords françafricains de coopération et la mise en place d’une gestion néocoloniale de nos pays. Petit à petit, le pouvoir local, sans jamais chercher à réinventer l’école pour prendre en compte les moyens et les besoins locaux de développement, va s’éloigner du modèle colonial et immédiatement postcolonial. D’où le résultat que nous avons aujourd’hui. L’école n’est plus que démagogie puisqu’elle est devenue une immense usine de fabrication de semi-lettrés. Hier le colonisateur prenait soin d’adapter les moyens aux objectifs recherchés. Aussi veillait-on presque toujours à faire appel aux enseignants de qualité, au ratio enseignants/enseignés et à l’existence d’équipements pédagogiques essentiels. Du jour au lendemain et sans tenir compte du nombre ou de la qualité des enseignants et encore moins des équipements pédagogiques, les besoins politiciens ont fait créer des écoles, des collèges, des lycées et même des établissements d’enseignement supérieur qui n’ont d’existence que leur nom sur la carte scolaire de la République. La formation des enseignants qui n’était déjà pas d’une remarquable exemplarité va se dévoyer totalement avec l’ouverture des établissements dont la mission essentielle est de permettre à ses diplômés d‘accéder à la fonction publique pour un salaire garanti. Dans ce contexte, les conditions d’entrée dans les écoles normales deviennent pires que l’entrée à l’ENAM dont les conditions d’accès ont toujours été problématiques, pour dire le moins. Mais laissons de côté cette auguste institution qui se présente essentiellement comme une réserve pour héritiers !
Du coup, le privé a pris d’assaut le secteur éducatif parce que certains y ont vu une opportunité d’affaires. À partir du moment où la recherche de l’excellence n’est plus une vertu et où le diplôme, quel que soit son contenu, devient la seule raison d’être de l’éducation, à partir du moment où l’État lui-même distribue des diplômes sans valeur à divers niveaux, l’école devient un véritable encan. Voilà qui explique sans doute la prolifération des faux diplômes, les citoyens ayant compris que le paraître l’emporte sur le savoir et le savoir-faire.
Il suffisait pourtant, au lendemain de l’indépendance, de s’inspirer des expériences qui ont cours dans quelques autres pays du monde pour élaborer un système éducatif adapté à nos moyens et à nos objectifs de développement. Nous n’aurions évidemment pas pu nous offrir l’école gratuite et obligatoire comme en métropole. Les moyens n’étaient certainement pas au
rendez-vous et du coup l’obligation n’aurait pas eu de sens puisque cette clause, comme en France, par exemple, aurait supposé la prise en charge des frais de scolarisation des enfants inscrits dans les écoles privées, confessionnelles ou laïques. En tout état de cause, la gestion ultra centralisée du système éducatif aura montré ses limites et même son inefficacité. Il faudrait qu’au moins les écoles maternelles et primaires relèvent des collectivités locales existantes ou à créer. A défaut d’en confier la gestion aux communes, des commissions scolaires élues comme il en existe dans les comtés/cantons en Amérique du Nord pouvaient mieux gérer l’éducation de base. L’avantage de la gestion locale de l’école est la stabilité des enseignants qui vivent plus intégrées dans les collectivités et qui travaillent sous le regard des parents et surtout des autorités de proximité. Les infrastructures desdites écoles auraient également été plus intégrées dans le budget des collectivités locales, généralement plus attentives qu’une administration centralisée située souvent à des milliers de kilomètres et passablement ignorante des habitudes du cru.
Mais on ne le dira jamais assez. Sans négliger l’importance des infrastructures, toute école vaut moins par la qualité de ses infrastructures que par celle de ses enseignants. Malgré les risques d’un élitisme poussé à l’extrême, le développement d’un pays ne peut reposer que sur une élite bien armée pour comprendre les enjeux en cours dans le monde. Notre pays semble avoir opté pour un enseignement de masse eu égard au ratio enseignants/enseignés et à la médiocrité de certaines infrastructures. Notre priorité aurait donc dû être de former des enseignants de qualité et de veiller à un bon ratio enseignants/enseignés. De la sorte, l’État aurait pu exiger des conditions semblables des promoteurs privés. Bien plus ; on aurait même pu envisager d’entretenir dans chaque région et autres grandes villes des établissements secondaires d’excellence, n’accueillant que les élèves prometteurs et ayant déjà fait montre d’un certain niveau de performance. C’est ici qu’on aurait pu expérimenter, en dehors des matières classiques, les stratégies d’acquisition des langues étrangères nouvelles ou des enseignements des sciences et des technologies innovantes.
Toujours est-il qu’en amont, nous aurions dû nous interroger sur les programmes véritablement adaptés à nos besoins de développement. Il est impératif de former les jeunes en tenant compte des ressources endogènes à développer. Pareille prise de conscience nous aurait certainement conduits à former plus de scientifiques pour les orienter vers des carrières d’ingénieur par exemple. Pays le plus riche et le plus développé au monde, les USA disposent d’au moins une école d’ingénieurs dans chaque ville moyenne. Pourtant, les USA importent des ingénieurs des quatre coins du monde tant ses besoins dans divers domaines sont énormes et difficiles à satisfaire. C’est dire qu’au lieu de monstrueuses écoles de droit et de sciences juridiques qui encombrent nos universités, on aurait dû encourager les jeunes à s’investir dans les filières scientifiques.
Voilà qui nous amène à l’enseignement supérieur qui aurait dû faire l’objet de la plus grande attention des gestionnaires de la postcolonie. Il me semble qu’en créant l’Université Fédérale du Cameroun, la Fondation Française de l’Enseignement Supérieur au Cameroun cherchait essentiellement à former des cadres de relève et non à façonner les agents de développement du pays. Et c’est apparemment pour sortir de ce carcan que le régime d’Ahidjo créa les centres
universitaires spécialisés de Buea (Traduction et interprétariat), Douala (École de commerce et de gestion), Dschang (École d’Agriculture) et Ngaoundéré (École Nationale Supérieure des Industries Agro-alimentaires). Malheureusement, cette géniale orientation est abandonnée en 1993 lorsqu’on noie les spécialisations desdits centres dans des universités créées dans une terrifiante improvisation. Il aurait pourtant suffi de continuer sur la même lancée et de promouvoir des institutions universitaires spécialisées en ayant par exemple une université de technologie à Ngaoundéré, une université des sciences commerciales et du management à Douala, une université d’agroforesterie à Dschang, une université des arts, langues, sciences humaines/sociales à Buea, quitte à ne laisser qu’à Yaoundé une université véritablement pluridisciplinaire.
Au risque de me répéter, l’équation la plus difficile à résoudre dans un pays pour avoir une jeunesse bien formée à tous les niveaux est celle du personnel enseignant de qualité. Déjà en 1993, l’unique université de Yaoundé souffrait déjà d’un déficit chronique d’enseignants de qualité dans presque toutes les spécialités. Et ne voilà-t-il pas que du jour au lendemain on ouvre quatre ou cinq autres universités ! Bien plus ; pour les faire fonctionner, on y nomme comme responsables des enseignants qui étaient déjà en nombre insuffisant à Yaoundé. Il fallait être sorcier pour continuer à produire des diplômés compétitifs dans des circonstances pareilles. Notre pays a mis gravement en danger son enseignement supérieur depuis 1993. La formation des enseignants du supérieur dignes de ce nom nécessitait la mise au point d’une stratégie à laquelle on ne semble pas avoir jamais réfléchi. Dans ce contexte, il valait mieux limiter l’expansion de l’offre d’enseignement supérieur. Le lecteur peut penser que je prêche le malthusianisme. Mais comment penser qu’on peut dans notre pays trouver des enseignants dignes de ce nom pour former valablement des étudiants dans toutes les disciplines ouvertes à Dschang, à Maroua, à Ngaoundéré, à Buea, à Bamenda et bientôt à Garoua, à Bertoua, à Ebolowa, à Sangmélima, à Kumba sans oublier Douala et Yaoundé ? Un programme ingénieux de formation d’assistants aurait pu permettre de créer des institutions de premier cycle dans les zones périphériques. De la sorte, on se serait contenté de favoriser deux grands pôles pluridisciplinaires, avec des écoles doctorales à Yaoundé et à Douala, exclusivement. Voilà qui aurait permis d’attirer des enseignants de haut niveau dans un environnement relativement confortable et d’investir dans des infrastructures (Laboratoires, bibliothèques, etc.) de pointe pour permettre aux étudiants et aux enseignants de la périphérie de venir s’y abreuver.
D’avoir démultiplié les structures universitaires sans moyens adéquats de formation, nous aura conduit à reproduire le modèle déjà en cours dans l’enseignement secondaire. Comme il est désormais évident pour tout le monde, l’enseignement secondaire est une vaste usine de production de diplômés au rabais. L’enseignement supérieur lui a emboîté le pas. Du coup, des intervenants privés se sont engouffrés, eux aussi sur le marché et multiplient les offres de formation prétendument supérieure qui sont de véritables pièges à cons. Ces aventuriers d’un nouveau genre s’enrichissent pourtant sans vergogne sur le dos des jeunes et sous la barbe des pouvoirs publics. Au lieu de servir de correctif, la stratégie de tutelle mise en place par le ministère en charge de l’enseignement supérieur est venue aggraver la situation en enlevant à nombre d’institutions toute responsabilité dans la qualité des parchemins délivrés. Seules les institutions publiques qui sont elles-mêmes en perte de vitesse, répondent des formations du
secteur privé. Incroyable aberration. En faisant valider et délivrer des diplômes préparés dans les institutions privées par les établissements publics, l’État jacobin encourage la corruption de ses agents qui marchandent allègrement les parchemins avec leurs partenaires du privé. Ce faisant, le secteur privé ne se sent plus responsable des formations offertes puisque c’est le public qui se charge de les sanctionner. La mise en question du système actuel mériterait une étude en plusieurs volumes ! Car il est évident qu’ici comme ailleurs, l’État doit jouer son rôle de régulateur du secteur privé de l’enseignement. Mais il ne peut le faire de manière efficace qu’à condition d’être lui-même un modèle de rigueur, de probité et d’excellence dans le domaine. On en est loin. Jusqu’ici, tout ce qu’on nous vend, est le pouvoir régalien de l’État que des fonctionnaires assoiffés de pouvoir brandissent à temps et à contretemps.
On pourrait presque penser que j’essaie ici d’élaborer un blueprint ou des espèces de prolégomènes d’un nouveau système éducatif pour le Cameroun. Loin de moi pareille outrecuidance car il s’agirait d’entreprendre une tâche quasi éléphantesque. C’est sans doute une lapalissade, mais je demeure convaincu qu’aucune ressource n’est plus précieuse pour un pays qu’une jeunesse bien formée, c’est-à-dire munie d’une capacité optimale à réfléchir, à créer et à imaginer. Sortir l’école camerounaise du ghetto dans lequel on l’a enfermée au cours des dernières décennies signifierait une prise en compte des moyens disponibles, effectivement mobilisables ainsi que des expériences sur lesquelles on peut et souhaite capitaliser. Cela ne va pas sans une prise de conscience claire des enjeux de compétitivité que le monde global nous impose. Notre jeunesse n’attend rien de moins.
Ambroise Kom (Août 2018)
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