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Index de l'article
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Présidentielle 2018: le pire est à venir, par Jean-Bosco Talla
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Paul Biya ou la stratégie du fond de l'Abîme ou de l'Enfer, par Hilaire Sikounmo
Paul Biya applique à la lettre la leçon de son maître
Paul Biya, un obstacle pour la sécurité du Cameroun, par Pierre Ela
Paul Biya prend la petite porte démocratique de l'histoire
PostScriptum: Au voleur!!! Au violeur!!!, par Jean-Bosco Talla
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Paul Biya, un obstacle pour la sécurité du Cameroun, par Pierre Ela
Un regard de Pierre Ela, ancien chef de service secret de 1985 à 1990.
A la fin de l’année 2017, un membre du Gouvernement qui occupe une fonction élevée au sein du parti au pouvoir, vient faire une curieuse « confidence politique » au Cardinal Tumi : « Le Chef va à nouveau se présenter au prochain scrutin présidentiel ; que devons-nous faire ? » Et le Cardinal lui répond derechef : « Vous avez l’obligation de soutenir votre Chef ». Cette « confession politique » est significative du moral et de l’esprit des membres du clan restreint du Président. Dans ce combat de l’ombre d’une rare férocité en vue de la succession quasi ouverte de Paul Biya, le locataire du Palais d’Etoudi reste passif. Je marque ma désapprobation auprès du Cardinal. Et pour cause : son précieux visiteur est celui-là même qui va vilipender Mgr Samuel Kléda, accusé d’avoir osé conseiller au Président Paul Biya de se retirer volontairement du pouvoir pour ouvrir la voie à une alternance en douceur.

La déstabilisation de Mgr Samuel Kléda
La déstabilisation contre Mgr Samuel Kléda, sur la base des faits troublants en ma possession, s’est faite en deux étapes successives : celle qui vient de se produire, la plus spectaculaire, et la précédente, plus sournoise, qui a eu lieu il y a quatre ans, au second trimestre de l’année 2014. Tout débuta, en 2014, par un curieux vol sans effraction, de l’ordinateur de service du président de la Conférence épiscopale nationale (CEN) au siège de Mvolye. Ces deux formes de déstabilisation ont un dénominateur commun : l’atteinte à la sécurité nationale du Cameroun par une organisation occulte dont j’ai identifié le cerveau. Cette organisation est directement responsable de l’assassinat de Guerandi Mbara, grand frère de Mgr Samuel Kléda, en 2013 (acte 1) et du déclenchement de la guerre « sans cause » en 2014 (acte 2). Si on y ajoute deux autres affaires qui ébranleront l’opinion publique, à savoir la tragédie d’Eséka en 2016, et l’assassinat de l’ancien évêque de Bafia, Mgr Bala, en 2017, on obtient un cocktail explosif dans lequel Paul Biya n’est plus le maitre de la situation.
Je mets en évidence, la liaison de problèmes entre la tourmente actuelle que connait le Cameroun et les tristes événements passés dont j’ai été le témoin, notamment : les assassinats des prélats et des religieuses, celle d’un laïc, et la crise anglophone.

Une affaire de subversion
En octobre 1988, un double assassinat perpétré respectivement le 2 et le 7, plonge la capitale Yaoundé et tout le pays dans l’émoi et la stupeur : l’abbé Joseph Mbassi et Me Ngongo Ottou sont assassinés. Mgr Jean Zoa, archevêque de Yaoundé, interpelle les pouvoirs publics et exige une enquête approfondie et des résultats de cette enquête. Trois ans plus tard, c’est le tour de Mgr Yves Plumey de subir le même sort. La série noire continuera par les assassinats des religieuses de Djoum.
Cette série de disparitions prend sa source au dernier trimestre de l’année 1988. De septembre 1988 à mars 1989, je diligentai, avec succès, une enquête relative au « complot en vue de l’élimination physique du Président Paul Biya ». J’étais chef du service « Action », le service de contre-espionnage de la Direction de la Surveillance du Territoire au Secrétariat d’Etat à la Sûreté Nationale. Cette enquête sensible avait été confiée, sur ordre du chef de l’Etat, au Secrétaire d’Etat à la Sûreté Nationale, monsieur Dénis Ekani. Ce dernier transmit le dossier d’enquête au directeur de la Surveillance du Territoire qui, à son tour, me le confia. Les conclusions de l’enquête que je menai me permirent d’identifier, d’une part, les membres de l’Organisation occulte responsables de ce complot, et, d’autre part, la « taupe » qui était d’intelligence avec les services secrets étrangers qui assuraient la coordination de cette conspiration macabre. Je découvris avec stupéfaction que Dénis Ekani était la « taupe » qui couvrait l’Organisation secrète dirigée, sous couverture diplomatique, par un consul étranger résidant à Yaoundé. L’abbé Joseph Mbassi et Me Ngongo Ottou en savaient un peu trop sur ce complot.
L’assassinat des religieuses de Djoum ne constitue pas un fait isolé. Il a un lien a posteriori avec les disparitions précédentes, où l’assassinat de l’abbé Joseph Mbassi a servi de détonateur. Les religieuses de Djoum ont eu connaissance, a posteriori, de l’effet dévastateur que l’affaire d’atteinte à la sécurité de l’Etat avait eu sur l’équilibre harmonieux du couple présidentiel. La Première dame, avant son contact avec ces religieuses, avait, en février 1989, pris connaissance de mon rapport d’enquête. Elle fut outrée et dépitée de découvrir l’identité des « comploteurs » contre son illustre époux : des supposés « amis » ou proches du chef de l’Etat. Ce fut le point de départ d’une longue période de déréliction et de déchirement intérieur pour la Première dame. L’histoire retiendra que l’illustre Première dame conseilla en vain son époux de quitter volontairement le pouvoir. Ce qui était apparu, au départ, comme un complot contre le Président, aura des conséquences graves et des ramifications néfastes non seulement sur l’équilibre du couple présidentiel, mais encore et surtout sur le bon fonctionnement de la sécurité nationale du Cameroun, toutes choses qui accéléreront la mal gouvernance et la corruption généralisée de l’appareil d’Etat.
Il faut dire que c’est l’assassinat de l’abbé Joesph Mbassi qui a servi de détonateur aux assassinats qui suivront. Simplement parce que l’abbé Joseph Mbassi était le rédacteur en chef du journal catholique L’Effort Camerounais. A ce titre, il collectait les informations pour le compte de son journal. Mais dans l’affaire de la sécurité de l’Etat, l’abbé Joseph Mbassi travaillait en « solo ». Sa hiérarchie n’était pas au courant de ses investigations secrètes.
J’apporte ici un témoignage poignant de Son Eminence Christian Cardinal Tumi, qui était le supérieur hiérarchique de l’abbé Joseph Mbassi. Le Cardinal me confie : « Les évêques se rendaient à Rome pour leur visite Ad Limina auprès du Saint Siège. Nous fîmes une escale à Lyon pour un briefing médiatique. Je fus surpris de rencontrer l’abbé Joseph Mbassi. Je lui dis : ‘Ta place n’est pas ici’. Il me répondit : ‘Eminence, je suis en France pour mener des investigations sur « Les Miens ».»
Les « Miens » ! Il s’agit du clan régional originaire du Centre/Sud qui projetait de prendre le pouvoir par la violence. Je touche là le point névralgique du « noyau dur » qui opère dans l’ombre contre la sécurité nationale du Cameroun de 1986 à nos jours.
Les membres de ce noyau dur sont en mutation permanente. Mais l’esprit de déstabilisation n’a pas changé. La problématique sur la cause profonde de la mal gouvernance chronique de notre pays, doublée de la corruption généralisée de l’appareil d’Etat, s’est toujours posée sur la base de deux hypothèses : qui du Président Paul Biya (hypothèse 1), ou de son entourage (hypothèse 2), est responsable de la dégradation prononcée de notre sécurité nationale ? J’énumère les faits saillants de cette entreprise hautement subversive de déstabilisation : le complot contre le chef de l’Etat dont j’ai parlé, les assassinats des prélats et des religieuses, l’assassinat des 27 soldats camerounais par d’autres soldats camerounais en novembre 2007, la déclaration de guerre contre Boko Haram, la disparition suspecte de l’ancien évêque de Bafia, la transformation maligne de la noble question anglophone en tragique guerre d’usure entre l’armée et des groupes sécessionnistes.
Les responsables de cette déstabilisation sont tous des proches collaborateurs du chef de l’Etat, soit dans le domaine de la Sécurité ou du Renseignement – cas du complot de 1988 suivi des assassinats des prélats et religieux -, soit du domaine de la Défense – cas de l’assassinat des 27 de nos soldats de l’Opération Delta, sous l’instigation du ministre de la Défense au moment des faits. Dans le processus ayant conduit le chef de l’Etat à déclarer, depuis l’extérieur, la guerre contre Boko Haram, il y a l’audacieuse initiative funeste de son ex-ministre de la Défense. Ce dernier inondait le Bureau présidentiel de notes de renseignements militaires erronées, sans possibilité de recoupement par les services spécialisés de la Délégation générale de la Sûreté nationale. Cette opération de haute subversion sans précédent dressera, trois ans plus tard, le lit des sécessionnistes anglophones.

De la « Question anglophone » à la guerre dans les Régions anglophones
Il faut remonter à la fin de l’année 2016 pour recentrer la « Question anglophone ». À la fin de l’année 2016, l’archevêque de Bamenda transmet au chef de l’Etat le Mémorandum des évêques anglophones. Les hauts prélats des deux Régions anglophones veulent que la plus haute autorité de l’Etat désamorce la bombe qui explosera et qui bloquera les écoles au début du mois de janvier 2017. Mais Paul Biya ignore la lettre des évêques anglophones. Au soir du 1er octobre 2017, certainement ébranlé par l’ampleur d’actes illégaux survenus dans les deux Régions anglophones, le chef de l’Etat lance un appel au dialogue depuis l’étranger. A son retour, Paul Biya crée, à la surprise générale, le Conseil National pour la Promotion du Bilinguisme et du Multiculturalisme, une coquille sans textes réglementaires devant régir son fonctionnement. La manœuvre du chef de l’Etat vise à recruter et à « neutraliser » l’élite anglophone et anglophile censée être interlocutrice de la cause anglophone. Mais la manœuvre du chef de l’Etat échoue. La crise anglophone s’enflamme, et la panique s’installe. C’est alors que des proches collaborateurs du Président prennent contact avec moi et me pressent d’obtenir l’accord du Cardinal de Douala pour une rencontre avec le chef de l’Etat. Le 3 janvier 2018, Christian Cardinal Tumi donne son accord, qui est aussitôt transmis par mes soins.  Jusqu’à ce jour, l’invitation du Président est toujours attendue.

La solution à la « Question anglophone »
La solution à la « Question anglophone » passe nécessairement par la connaissance de l’histoire précoloniale de l’Afrique. La crise malienne et centrafricaine prennent leur source dans ce passé méconnu et déconstruit.
Pierre-François Gonidec, éminent constitutionnaliste français, a décrypté les formes de l’Etat en Afrique, depuis la période précoloniale jusqu’à la naissance des Etats à l’indépendance. Deux cas méritent une attention particulière : le royaume ashanti (actuel Ghana), et le Mali.
Le royaume ashanti, dit Pierre-François Gonidec, s’était formé progressivement au XVIIe siècle… Le monarque ne réussit cependant pas à créer un Etat unitaire… La politique adoptée pour gouverner l’Etat autochtone peut être résumée en un seul mot : ‘décentralisation’ »
Pierre-Francois Gonidec cite ensuite J. Ki-Zerbo (Histoire de l’Afrique noire, Paris, Hatier, p. 40) : le Mali possédait « un système très décentralisé. Son empire ressemblait à une mangue. Au centre, un noyau dur soumis à l’administration directe du roi qui y apparaissait partout de temps à autre [...] Autour de ce noyau central, une pulpe de royaumes maintenus dans une stricte dépendance, mais qui n’étaient gouvernés que par leurs chefs traditionnels [...] Enfin une troisième zone, en général périphérique, instituait la peau de ce fruit. C’étaient les royaumes subordonnés qui reconnaissaient l’hégémonie de l’empereur mais n’étaient pas organiquement et constamment reliés avec le centre » (Encyclopédie Juridique de l’Afrique, vol. 2, p. 19).
Le système britannique a su combiner avec tact et harmonie la réalité historique des Etats africains devenus ses colonies. Quand l’indépendance est octroyée à ces derniers, la forme de l’Etat est celle de l’Etat décentralisée. Pierre-François Gonidec ne parle pas de fédéralisme, mais de « décentralisation » et de « confédération ». Le fédéralisme est une forme péjorative de « décentralisation ».
Le système français a brisé les structures décentralisées des Etats pré coloniaux africains devenus colonies françaises. Au moment de l’accession de ces Etats à l’indépendance, deux options s’ouvraient à eux : l’application de la Loi-cadre de 1956 élaborée sous la IVe République dite la Loi-cadre Gaston Defferre. Pierre-Mendes France qui s’illustrera comme le libéral et l’anticolonialiste, a été l’inspirateur de la Loi-cadre. L’ancien Premier ministre français sera un redoutable antidote au Général de Gaulle, qui mettra un terme à l’application de la Loi-cadre. Et c’est cette seconde option « anti Loi-cadre » de Gaulle, élaborée par la Constitution française de 1958, qui sera imposée aux anciennes colonies françaises.
La Loi-cadre était calquée sur le modèle britannique. Elle était d’essence parlementaire et libérale. Elle institutionnalisait la forme décentralisée de l’Etat. De Gaulle, grand artisan du néocolonialisme, choisit la forme centralisée de l’Etat. Le même De Gaulle inventa la formule maligne de « présidentialisme », pour consolider le centralisme lapidaire des institutions. La mise en œuvre de cette formule « magique » de De Gaulle fut la création du mode de scrutin inique : l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Le monarque constitutionnel voulu par De Gaulle était différent, dans  l’esprit et dans la forme, du monarque britannique. La crise malienne, centrafricaine et camerounaise trouve leur genèse dans le néo colonialisme imposé par De Gaulle.
Le cas du Cameroun est encore très particulier. Les deux Régions anglophones n’ont jamais été administrées par la France. Sous le protectorat allemand, la forme de l’administration était identique, voire renforcée, au modèle britannique.
C’est ici, qu’au-delà des contingences liées à la nature et aux circonstances, il apparait évident que Paul Biya, qui est un pur produit de Louis-Paul Aujoulat, le maitre d’œuvre de la politique de centralisation de De Gaulle au Cameroun, est ontologiquement inapte à trouver une issue favorable à la « Question anglophone ». Paul Biya, trompé par « Les Siens », a transformée non seulement la « Question anglophone » en crise ouverte, mais pire encore, en guerre fratricide entre Camerounais. Ce que l’Histoire ne lui pardonnera pas. A moins que le locataire du Palais d’Etoudi face son mea culpa, ici et maintenant.
La vieille garde de la grande famille des Forces armées et police, très soucieuse du bon équilibre de notre sécurité nationale, doit prendre ses responsabilités en accompagnant le chef de l’Etat à faire son mea culpa, dans l’élégance institutionnelle.
 En définitive, le Président Paul Biya est plus que jamais prisonnier des « Siens ». Il les maintient aux postes stratégiques de la Défense, de la Sécurité intérieure et du Renseignement. Jamais le Président Ahmadou Ahidjo n’avait procédé à un choix aussi dévastateur ! Le Président Paul Biya est un chef d’Etat qui subit les événements, là où ses partisans parlent de « silence réparateur » ou de « sagesse politique ». Le successeur de Paul Biya fera rentrer nos soldats dans leurs familles. Il libérera les prisonniers politiques. Il se réconciliera avec l’esprit du premier président de la République. Il restaurera la paix véritable, qui repose sur quatre conditions : la Vérité, la Justice, la Liberté, l’Amour.
Pierre Ela