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Existe-t-il une littérature camerounaise ? Un bricolage sans fin

Existe-t-il une littérature camerounaise ? Un bricolage sans fin

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Existe-t-il une littérature camerounaise ? Un bricolage sans fin
Existe-t-il une littérature camerounaise ? Il s’agit là d’une interrogation récurrente puisqu’il me souvient avoir répondu à ce genre de questions plus d’une fois dans plusieurs journaux et magazines publiés au Cameroun dans les années 90. Et le simple fait que le problème soit aussi fréquemment soulevé signifie bien que l’existence d’une littérature dite camerounaise est loin d’être une évidence pour tous.
Nul ne peut nier que le Cameroun est le théâtre d’une intense activité littéraire. Pour nombre de critiques, ce sont Mongo Beti ou Eza Boto (Ville cruelle, 1954), Ferdinand Oyono (Le Vieux nègre et la médaille, 1956), Benjamin Matip (Afrique nous t’ignorons, 1956) qui inaugurent la naissance de cette littérature. Mais bien avant les romanciers, des recueils de poèmes comme ceux de Louis Marie Pouka ou des textes de diverses natures en langue boulou comme celui de Jean-Louis Njemba Medou (Nnanga kon, 1932), en écriture bamoun (shü-mom), en allemand et que sais-je encore, font partie des faits littéraires au Cameroun. Au lendemain de l’indépendance et suite aux mutations sociopolitiques, les Camerounais publient de nombreux textes de fiction ou des essais qui, pour la plupart, transposent ou décrivent le mal-être du citoyen postcolonial. Pour autant, peut-on parler de l’existence d’une littérature camerounaise ?
De nos jours, il est évident qu’il s’affirme une activité littéraire au Cameroun avec un pool d’écrivains anglophones (Bate Besong, Bole Butake,  Sankie Maimo, Bella Sone Dipoko, Kenjo Jumban, etc) et francophones (Mongo Beti, Francis Bebey, Ferdinand Oyono, René Philombe, Calixthe Beyala, Bernard Nanga, Patrice Nganang, Léonora Miano, Werewere Liking, Gaston-Paul Effa, Paul Dakeyo, etc.). On constate également que la scène littéraire dans notre pays compte dans ses rangs les auteurs de presque tous les genres : conteurs, nouvellistes, romanciers, poètes, dramaturges, essayistes, blogueurs et autres. Au Cameroun cependant, la littérature ne repose ni sur des institutions dignes de ce nom, ni encore moins sur des instances de légitimation connues et reconnues.
Pendant un temps, on avait pensé que les Éditions CLE (Centre de Littérature Évangélique) étaient en train de s’affirmer comme une institution de production d’autant plus digne d’intérêt qu’elles avaient pignon sur rue au Cameroun et acceptaient des manuscrits d’autres pays africains. Au début, c’est-à-dire dans les années 60, sa structure éditoriale était tout à fait conforme aux normes connues dans le domaine. Non seulement la maison CLE finançait elle-même la production et la distribution des titres avec des contrats d’édition en bonne et due forme, mais elle procédait à la relecture des manuscrits avec la collaboration des professionnels dont elle avait la charge. Voilà sans doute qui justifie la qualité des textes tels que Le Fils D’Agatha Moudio (1967) de Francis Bebey, La Nouvelle romance (1976) de Henri Lopes, Lettres de ma cambuse (1964) ou Un sorcier blanc à Zangali (1969) de René Philombe qui ont contribué à faire sa réputation. C’est également CLE qui publie les premiers essais camerounais tels que De la médiocrité à l’excellence (1970) de Njoh Mouelle, De la Négritude au négrisme. Essais polyphoniques (1970) d’Abanda Ndengue ou Léopold Sédar Senghor : Négritude ou servitude (1971) de Marcien Towa. Tout indique cependant qu’avec le temps, CLE n’est plus que l’ombre d’elle-même et ne se distingue plus tellement des autres structures éditoriales qui naissent au Cameroun. Peu d’entre elles obéissent aux règles connues des maisons d’édition avec comité de lecture, prise en charge de l’édition et distribution du produit fini sur contrat avec les auteurs. Elles profitent presque toutes de l’avidité qu’ont certains Camerounais à se faire imprimer pour ériger la publication à compte d’auteur en règle quasi exclusive.
Bien plus ; avec le chaos qui avait, jusqu’ici, présidé à la sélection des manuels scolaires, des marchands du livre scolaire s’étaient même mués en éditeurs, mais s’étaient spécialisés essentiellement dans l’impression assez désordonnée de manuels inscrits aux divers programmes des enseignements maternel, primaire et secondaire. Évidemment, ces «éditeurs» d’un autre genre, ne participent nullement à la promotion de la littérature au Cameroun, n’ayant, comme l’écrit S. I. A. Kotei, aucune qualification pour ce faire. Kotei écrit précisément : « Third World publishing is full of pitfalls for the untrained, uninitiated entrepreneur. […] With increasingly tough competition, the amateur publisher would be ill-advised to enter the profession without adequate training. […] Publishers in Africa have in most cases ignored this admonition (1)».Nombre d’éditeurs de manuels scolaires au Cameroun n’ont pas pignon sur rue et ne s’activent qu’autour de l’impression des manuels pour en tirer le maximum de dividendes. Parfois sans le savoir, ils ont lourdement contribué à tuer dans l’œuf la naissance d’une industrie locale d’édition. On sait qu’un peu partout ailleurs dans le monde, ce sont l’édition et la distribution du livre scolaire qui donnent aux éditeurs une marge pour leur permettre d’investir aisément dans la production des ouvrages de littérature et de culture générale.
Pareille stratégie ne peut fonctionner que si l’État, comme un peu partout ailleurs, gère autrement la conception et la fabrication des manuels scolaires. Plutôt que de jouer à l’épicier en se mêlant du choix des manuels, les pouvoirs publics pourraient se contenter d’élaborer avec rigueur les programmes d’enseignement et laisser libre cours aux professionnels du secteur de l’éducation pour proposer des ouvrages prenant en compte les normes et les programmes officiels. De la sorte et comme cela s’est fait à une autre époque dans notre pays, chaque établissement serait libre de choisir le meilleur manuel dans chaque discipline, disponible sur le marché. Voilà qui mettrait en compétition les divers professionnels nationaux de l’enseignement et stimulerait sans doute une industrie locale du livre. L’élaboration du programme des enseignements tenant presque toujours compte d’une politique nationale de développement culturel, les éditeurs potentiels pourraient dès lors trouver un certain intérêt à publier des ouvrages susceptibles d’accompagner la formation intellectuelle des citoyens. Dans le contexte actuel, la production des manuels scolaires est devenue un marché extrêmement lucratif qui n’encourage cependant pas la naissance et le développement de maisons d’édition endogènes. Nombre de titres sont produits à l’extérieur du pays et n’ont aucun impact sur l’édition locale. Leur commercialisation encourage essentiellement des prédateurs internationaux et leurs réseaux locaux.
Une étude un peu plus serrée permettrait d’ailleurs d’établir aisément que l’inscription au programme de certains ouvrages avait jusqu’ici fait l’objet de manœuvres quasi mafieuses, les critères de sélection desdits ouvrages n’obéissant à aucun canon connu. À ce propos, le lecteur lira avec profit Livre et manuel scolaires au Cameroun. La dérive mercantiliste (Yaoundé, PUY, 2016) de Marcelin Vounda Etoa. Enseignant, ancien directeur des Éditions CLE et observateur averti de la scène littéraire au Cameroun, l’auteur affirme : « Le Marché du livre au Cameroun a, en effet, depuis plusieurs années, été transformé en un vaste champ où ne prévalent pas d’autres règles que le mercantilisme le plus éhonté et une abjecte vénalité. Le livre et le manuel scolaires sont ainsi devenus captifs d’intérêts qui dévoient chaque jour un peu plus notre école (2) ».
Il reste entendu qu’une politique du manuel scolaire ne saurait exister sans s’inscrire étroitement dans une politique nationale du livre. De ce point de vue, les remarques de Mongo Beti sont on ne peut plus d’actualité. Il nous rappelle opportunément « qu’on ne peut concevoir une éducation moderne […] sans livre. Autrement dit, il n’y a pas de politique de l’Education nationale sans une stratégie de la diffusion massive du livre. La meilleure université, [écrit-il citant Carlyle], est une bibliothèque (3)». L’affirmation de Mongo Beti qui repose sur une observation attentive du marché du livre au Cameroun nous interpelle d’autant plus que ledit marché ne semble pas avoir évolué de manière significative. Tout indique au contraire que les pouvoirs publics s’en soucient peu, bien que les enjeux se fassent chaque jour plus pressants. Faute de véritablement maîtriser les outils d’accès au savoir moderne, les Africains risquent fort de se retrouver dans une espèce de « no man’s land », avec le dos tourné à l’oralité mais incompétents dans la culture de l’écrit. Dans l’article ci-dessus, Mongo Beti explique que depuis Gutenberg, le père de l’imprimerie, c’est autour du livre que l’Occident construit sa puissance. Sa force provient aussi de sa capacité à rendre le livre de plus en plus accessible à une masse toujours plus importante de sa population. Et voilà pourquoi on assiste, de nos jours, à une bataille quasi permanente entre éditeurs qui rivalisent d’imagination pour proposer au public des livres à des prix chaque jour plus concurrentiels.
La place ainsi accordée au livre dans la culture occidentale jure parfaitement avec l’environnement africain en général et camerounais en particulier. Du fait de l’absence d’une politique du livre, « notre société, écrit Mongo Beti, souffre visiblement d’anémie intellectuelle sous sa forme la plus pathétique, l’illettrisme (4)». De manière générale et contrairement à ce qui est vécu dans les pays où les livres peuvent même être distribués gratuitement aux écoliers d’un certain niveau, le livre est une denrée tellement rare que les seuls ouvrages que peuvent s’offrir nombre de Camerounais se limitent, bien souvent, aux manuels scolaires.
Dans notre pays, le livre est une denrée rare parce qu’il coûte cher, au moins deux fois plus cher qu’en Europe où les habitants ont cependant un pouvoir d’achat qui peut être trente à quarante fois plus élevé que celui de l’Africain. Moins de 20% d’ouvrages en circulation sont produits localement. L’importation des ouvrages publiés à l’étranger est un véritable traquenard : tracasseries douanières/portuaires, fiscalité floue, service postal médiocre sont autant d’obstacles qui jonchent ce marché et découragent la commercialisation du livre.
Voilà pourquoi le Cameroun est un pays sans un réseau significatif de librairies générales et sans bibliothèques. Dans ces conditions, la lecture pour le loisir est un luxe que ne peuvent s’offrir qu’une infime minorité de citoyens. Au Cameroun, même la plupart des bibliothèques dites universitaires n’ont de ce label que le nom. Le plus souvent, elles sont d’autant plus indignes qu’elles sont rarement gérées par des professionnels du domaine. Même le projet « Lecture publique » initié dans les années 90 par la coopération française se meurt, simplement parce que les collectivités locales qui devaient en prendre soin n’ont jamais joué le rôle qu’on attendait d’elles. La coopération française avait financé la construction et l’équipement de quelques bibliothèques pilotes dans certaines régions du pays. Malheureusement ces structures sont restées, au mieux, dans l’état où les avaient laissées leur initiateur. Au pire, certaines ont rendu l’âme ! Or, une littérature camerounaise suppose non seulement un système de production et de distribution, mais aussi un lectorat.
Ailleurs, les littératures nationales ont aussi leurs instances de légitimation constituées entre autres de spécialistes reconnus dans le domaine. Hormis quelques productions, souvent hâtives, que font circuler de potentiels candidats à ce qui est devenu une espèce de marché aux puces de changement de grade dans les universités, aucune société savante de décryptage ne se consacre exclusivement à la littérature du Cameroun. On n’a même jamais pris la peine de méditer sur les clins d’œil venus de l’extérieur comme l’ont été Europe 774, 1993 ou Notre Librairie 99-100, 1989-1990. Ces initiatives n’ont donc pas été relayées. Certes, il se publie dans les institutions nationales des revues, des annales ou des magazines occasionnels. Mais une fois de plus, l’on a affaire à des passeports pour la promotion et non à des espaces de débat sur la culture nationale.
Je ne reviendrai pas ici sur les conclusions de « Littératures nationales et instances de légitimation : l’exemple du Cameroun », article publié en son temps dans Études Littéraires (Université Laval) et repris dans La Malédiction francophone (2000, 2017). J’y démontrais déjà que littérature et identité nationale sont étroitement liées. La définition d’un projet social engageant le peuple appelle nécessairement une production culturelle conséquente. Au Cameroun en revanche, tout indique que le pilotage à vue de l’ensemble du pays entraîne au niveau culturel un bricolage sans fin. Ainsi en va-t-il des prix littéraires qui surgissent et disparaissent comme des météores. On a connu le prix Ahmadou Ahidjo, le prix du CREPLA, de l’APEC, le prix de l’Année au milieu des années 80 et même un événement appelé la Soirée des épis. En l’absence de bases institutionnelles, ces prix sont, pour la plupart, apparus comme des récompenses de circonstance, c’est-à-dire créés pour être attribués à des individus précis, souvent pour d’inavouables raisons. Depuis quelques années on parle d’un Grand Prix des Associations Littéraires (GPAL) qui n’est pas moins énigmatique. On pourrait en dire pareil des salons du livre qui sont organisés depuis quelque temps à Yaoundé. Comparaison n’est pas raison, mais lorsqu’on regarde les conditions d’organisation du Salon du Livre de Yaoundé à la lumière de ce que sont les salons du livre partout ailleurs, on peut se demander s’il s’agit véritablement d’un événement destiné à honorer le livre et leurs auteurs ou s’il s’agit plutôt de prendre le livre comme prétexte pour une grande esbroufe.
Comme on le voit, il y a loin de la coupe aux lèvres. Des faits littéraires épars et/ou des manifestations littéraires occasionnelles n’infèrent pas nécessairement de l’existence d’une littérature nationale. Comme partout ailleurs, la construction d’une littérature nationale doit obéir à un minimum de critères. De ce point de vue, les professionnels du secteur livre, soutenus par les pouvoirs publics, doivent être conscients du rôle qui est le leur, chacun dans son domaine de compétence.
Ambroise Kom (juin 2018)
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(1) S.I.A. Kotei, “The Book Today in Africa”, in Bill Ashcroft, Gareth Griffiths, Helen Tiffin (Editors), The Postcolonial Studies Reader, London and New York, Routledge, 1995, p. 481.
(2) Marcelin Vounda Etoa, Livre et manuel scolaires au Cameroun. La dérive mercantiliste, Yaoundé, Les PUY, 2016, p. 44
(3) Mongo Beti, “Mourir pour le livre, ou illettrisme et sous-développement”, in Philippe Bissek, Mongo Beti à Yaoundé 1991-2001, Editions des Peuples Noirs, Rouen, 2005, p. 256.
(4) Ibid., p. 255.