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Index de l'article
Les dossiers noirs de la République
Jean Fils Kleber Ntamack détermine l'indéterminé
N'ayons pas peur des maux
Quand les tontons macoutes voulaient éliminer des personnalités
Cameroun: un danger permanent
Liste non exhaustive des assassinats non élucidé sous le Renouveau
Pierre Mila Assoute : ''Le plus grand echec de Paul Biya est son incapacite politique de conserver l'heritage politique de son predecesseur''
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N'ayons pas peur des maux
Ils sont nombreux ces maux qui minent la société camerounaise. Ils sont nombreux ces cadavres qui se trouvent dans les placards du Renouveau. Devons-nous avoir peur d’en parler ou d’ouvrir les soutes nauséabondes d’un régime dont la gouvernance est ensanglantée? Non, nos compatriotes ne sont pas morts pour rien.
Commençons par une lapalissade. Dire que l’Etat au Cameroun est essentiellement répressif n’est qu’une tournure de style pour traduire la barbarie récurrente des violences policières et les postures autocratiques qui ont souvent encadré les mouvements populaires dans notre pays. Combien de fois, en effet, le peuple a-t-il été fauché dans son aspiration légitime vers plus de liberté et de justice ? Combien de Camerounais, qui ne demandaient qu’à vivre autrement, ont-ils payé au prix du sang leur revendication ? Et que dire de ces milliers d’autres, qui croupissent en prison pour avoir osé braver l’autorité de l’Etat simplement en marchant ou en exerçant leurs droits les plus élémentaires ?
Il n’est qu’à voir la crispation quasi traumatique que suscite encore l’évocation mémorielle de certaines dates pour comprendre le caractère tétanisant de ces tranches douloureuses qui ont forgé au fer rouge l’histoire des revendications populaires au Cameroun depuis l’époque coloniale. Mar 1955, Bamenda 1990, « villes mortes » ou encore « émeutes de la faim », sont autant de marqueurs historiques dont la charge symbolique reste gravée dans la mémoire collective. Ils permettent de comprendre, avec un certain recul, les dynamiques d’émancipation populaire au Cameroun, les différentes formes qu’elles ont souvent revêtues ainsi que leur impact dans la marche démocratique du pays. Ils révèlent, du même coup, les logiques de résistance et les formes d’appropriation de l’indocilité propres au Camerounais, dans un pays où les autorités, finalement, ne laissent que peu de place à la liberté d’expression. Ils nous enseignent, enfin, que le droit d’usage de la « violence légitime », propre à tout Etat, s’est souvent mué, sous nos latitudes, en « droit de tuer » et en « crimes d’Etat ». Tuer toute forme de défiance à « l’ordre public », mater toute tentative de revendication pouvant entretenir la contestation de l’ordre établi, éliminer et nettoyer les « ennemis » de l’intérieur. Pour garder le contrôle du pouvoir.
Dans le discours officiel, pourtant, on se targue, ave cette ritournelle bien connue sur la « paix », d’avoir si préserver les espaces de liberté dans un pays d plus en plus « démocratique ». On oublie un peu trop vite les épreuves qui les ont forgés, les événements qui les ont engendrés, les frustrations qui les ont secrétées, les drames qui en ont découlé et, surtout les hommes qui les ont portés. Poussés à l’oubli volontaire, parfois marginalisés par l’historiographie officielle mais toujours vivaces, ils ressurgissent cependant, et ce de manière violente, à chaque nouvelle manifestation dont le déchaînement passionné s’offre comme potion cathartique contre la banalisation de la violence d’Etat et l’instrumentalisation de l’oubli.
Non ! On n’oubliera pas. On n’oubliera pas de six les morts « piétinés » de Bamenda. Rien de pourra effacer le traumatisme des tueries coloniales en pays bassa et bamileké. Et comment faire abstraction des macchabées des « villes mortes » ? Saura-t-on pardonner la barbarie policière contre les étudiants du « Parlement » à l’université de Yaoundé. Comment ne pas penser à ces illustres anonyme martyrs oubliés de nos luttes d’indépendance, disparus dans l’indifférence ? Comment donc oublier souvenir, encore frais, des morts des « émeutes de faim » ?
Tout ceci nous interpelle dans notre capacité à saisir le sens de nos luttes et revendications communes comme symptomatiques des frustrations longtemps contenues et des inégalités criardes que la société veut panser par ses propres moyens. Y compris p la violence. Nous parlons d’émeutes et de toutes ces formes d’indocilités qui, plutôt que d’être diabolisé sous le prisme suranné de « trouble à l’ordre public » [ou de lutte contre le terrorisme] devraient aider à mieux structurer les réponses politiques à une demande sociale de plus en plus forte sur les besoins d’équité et de justice. Pour cela, elles méritent d’être mieux comprises et souvent rappelées à la mémoire collective. Afin que ceux qui y laissé leur vie ne soient pas morts pour rien.
Roger Alain Taakam
Source : Les Cahiers de Mutations n° 077.
Le chapeau est de la rédaction