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Marafa Hamidou Yaya: le technocrate, l'homme d'Etat et l'ambition contrariée

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Index de l'article
Marafa Hamidou Yaya: le technocrate, l'homme d'Etat et l'ambition contrariée
Lettre ouverte de Marafa Hamidou Yaya à Paul Biya
Le délit de la loyauté et de la compétence
Marafa Hamidou Yaya,
Marafa Hamidou Yaya victime de la présomption de culpabilité
Post Scriptum: Et si Marafa Hamidou Yaya n'ignorait pas ses détracteurs!
Toutes les pages

"Mon incarcération s'inscrit dans un contexte de guerre de succession"
Il est intelligent, bosseur et compétent. Il nâa pas sa langue dans sa poche et nâhésite pas à dénoncer lâimmobilisme ou lâinertie qui plombe le décollage du Cameroun. Il nâest non plus rancunier. Malgré sa condamnation à de lourdes peines de prison (25 ans puis réduit à 20 ans), il reconnait que nos juges sont pour la plupart de grande qualité, mais nâont guère de moyens de résister à la pression du pouvoir exécutif.â Même ses détracteurs reconnaissent ses qualités de meneur dâhommes, dâhomme politique et dâhomme dâEtat qui a le sens de lâEtat. Apparemment distant quand il est face à des inconnus, ses camarades de faculté sont unanimes, un individu convivial, féru dâhumour, un gai luron et un grand â ambiancer â. Un homme qui se libère entièrement chaque fois quâil est avec ses amis et de gens dont la sympathie lui semble sincère. Son ambition, instaurer une Société de confiance qui relèvera les défis du développement économique, démocratique et de lâunité nationale. Lisez plutôt.

Germinalâ: Bonjour Monsieur le Ministre. Si nous vous laissons le choix, aimeriez-vous que nous vous interpellions en disant : Monsieur le Ministre, Monsieur Marafa, Monsieur le Prisonnier ? Pourquoi ?
Marafa Hamidou Yaya: Ironie pour ironie, je pourrais vous répondre : je suis Marafa par la grâce de Dieu; tandis que ministre et prisonnier, je le suis devenu par la volonté dâun seul homme. Mais, Monsieur le Ministre me convient, car jâassume, avec fierté, lâhonneur de lâavoir été au service de mon pays. En outre, cela convient dâautant mieux quâau Cameroun, le titre de ministre est synonyme de prisonnier potentiel.

Quel est votre État dâesprit, votre moral actuellement après un peu plus de 5 années dâincarcération ? Et votre état de santé, qui sâest dégradé quelquefois vous poussant à consulter les médecins ? Y a-t-il un rapport entre vos différentes hospitalisations et votre condition de détention ?
Câest une rude et longue épreuve pour ma famille, les amis qui me soutiennent et pour moi. Mais, jâai un mental dâacier, et la conscience sereine. Quant à mon moral, il se laisse parfois submerger par le profond sentiment dâinjustice et de colère intérieure que je ressens à être en prison sans avoir commis ni crime ni délits, et à y être maintenu malgré le jugement des Nations Unies, dâavril 2016, demandant ma libération. Mais, très vite, ma combativité reprend le dessus. Mon état dâesprit est positif, je crois en mon destin au service du Cameroun. Bien sûr, si ma santé le permet.

Plus généralement, quelles appréciations faites-vous des conditions de détention dans les prisons camerounaises ?
Selon lâObservatoire international des Prisons (OIP), le Cameroun, avec un taux de densité carcérale de 296 %, se place au deuxième rang mondial juste après la Barbade (302%). Ce taux qui rapporte le nombre de détenus à la capacité fonctionnelle des établissements pénitentiaires de notre pays masque des disparités fortes selon les prisons. À Kondengui, et à New Bell, ce chiffre est largement dépassé. Ce sont, pour un prisonnier, des conditions de détention inhumaines auxquelles nul nâest préparé. Au-delà des considérations morales, la surpopulation carcérale, câest aussi un enjeu de santé publique. En effet, les prisons sont des incubateurs de maladie tels que le Sida, la tuberculose, lâhépatite C. Il suffit de considérer le nombre de détenus, porteurs de ces virus, qui sortent quotidiennement de prison à lâoccasion dâune permission ou à la fin de leur peine, et le nombre dâentre eux qui sont porteurs de ces virus - un rapport ONUSIDA de 2007 évoquait un taux de prévalence du Sida de 12% dans les prisons camerounaises ! - pour comprendre que la surpopulation carcérale est un facteur de propagation de ces maladies dans le pays. Jâai vu à Kondengui de jeunes gens, enfermés là depuis des mois au contact de criminels endurcis, pour des chèques sans provision. Certains dâentre eux, à leur sortie, seront devenus des malfaiteurs dangereux, porteurs de maladies graves transmissibles et constitueront de vrais dangers pour la société. La prison, câest lâaffaire de tous. Le Cameroun doit revoir sa politique pénale et pénitentiaire ! Cela va de la politique pénale (la prison doit être la peine ultime), à la création de maisons dâarrêt (pour les prévenus en attente de jugement) et à la construction de nouveaux centres de détention.
Dans le cadre de la recherche des solutions pour améliorer les conditions de détention, jâavais proposé, en 2004, que la responsabilité de lâadministration pénitentiaire soit retirée au ministère dont jâavais la charge pour être confiée au ministère de la Justice. Il mâavait semblé en effet quâil était plus logique que ceux qui sont chargés de prononcer les peines soient également ceux qui en supervisent lâexécution. Mais je constate que cela a été vain.
Peut-être faudrait-il innover et tester le recours à des prestataires privés pour la gestion dâune prison.

Aviez-vous imaginé avant votre interpellation, compte tenu des services rendus au régime que vous avez loyalement servi pendant plusieurs années, quâun jour vous pourriez vous trouver derrière les barreaux du fait des manœuvres des personnes que vous avez servies ? Autrement dit, votre interpellation vous avait-elle surpris ?
LâOpération épervier, je lâai dit par ailleurs, a été détournée de sa vocation initiale, qui était de lutter contre la corruption par le moyen dâune justice indépendante, et sâest transformée en un instrument dâintimidation et de règlement de comptes politiques. Tout ministre au Cameroun, sa réputation et son honnêteté furent-elles entières, sait quâil peut à tout moment être mis en prison pour des raisons politiques habillées, plus ou moins adroitement, en affaire judiciaire. Et peu importe quâil soit innocent, une partie de lâopinion publique y verra la juste sanction de sa seule participation au gouvernement. Dans mon cas, le fameux : âvous-étiez- un-pilier-du-régimeâ suffit à justifier une sanction expiatoire.

Si vous faites abstraction de tout ce qui a été dit et écrit, comprenez-vous pourquoi vous êtes ici ?
Jâai été emprisonné, et je suis maintenu en prison pour des mobiles strictement et exclusivement politiques. LâONU a demandé la libération de M. Engo [Pierre Désiré, Ndlr], il est libre aujourdâhui. LâONU a demandé la libération de M. Atangana [Michel Thierry, Ndlr] et de madame Eyoum [Lydienne Yen, Ndlr] ils sont libres. Malgré la demande de lâONU de me libérer, malgré tous les appels internationaux en ma faveur, je reste prisonnier. Preuve, si besoin était, que mon cas relève dâune autre catégorie.

Après les différents verdicts rendus en votre défaveur, quel regard jetez-vous sur la justice camerounaise ?
Mon affaire a été jugée par trois instances. Tout dâabord, par le Tribunal de Grande Instance du Mfoundi qui mâa condamné à 25 ans dâemprisonnement pour â complicité intellectuelle de détournement des fonds publics â, crime qui nâexiste pas en droit camerounais. Puis, par la Cour suprême qui a cassé et annulé le jugement du Tribunal de Grande Instance et réduit ma peine à 20 ans. Lâarrêt de la Cour suprême établit clairement que sa section spécialisée, devant laquelle jâai comparu les 17 et 18 mai 2016, mâavait condamné deux semaines avant de me juger ! Enfin, jâai été jugé par le Groupe de Travail des Nations Unies pour la Détention arbitraire qui, au terme dâune procédure contradictoire de plusieurs mois, et après examen des milliers de pièces fournies par les avocats de lâÉtat et les miens, a rendu une décision demandant ma libération immédiate, et même une indemnisation de mon préjudice. Mon regard sur la justice camerounaise ne diffère pas de celui de nos compatriotes ou de celui de la communauté internationale. Dans lâindex Mo Ibrahim 2016, qui fait autorité en matière de gouvernance, notre justice est classée sur le critère de son indépendance au 42e rang sur 54 pays africains. Cela mâattriste, car nos juges sont pour la plupart de grande qualité, et ils nâont guère de moyens de résister à la pression du pouvoir exécutif. Mais je ne désespère pas que certains dâentre eux, à lâexemple de leurs confrères malgaches, décident de relever la tête.

Faut-il désespérer de notre justice ? Comment la rendre véritablement indépendante de lâexécutif ?
Non, il ne faut pas désespérer, car, nous avons parmi nos juges des magistrats de première catégorie. Mais, il serait illusoire de prétendre réformer notre système judiciaire sans toucher à la structure et au fonctionnement de nos institutions politiques. Autrement dit, tant que, de par la loi, nous aurons un président à vie, nous aurons une justice aux ordres.

Est-ce quâil vous est déjà venu à lâesprit de demander la Grâce présidentielle ? Pourquoi ?
Non. La grâce présidentielle nâest pas un droit. Elle sâaccorde, elle ne se demande pas.

Récemment, vous avez affirmé chez un confrère que vous êtes à la fois prisonnier du système et de M. Paul Biya. Cela veut dire que ce nâest pas seulement parce quâen 2011 vous avez conseillé à M. Biya de ne pas se représenter à la présidentielle que vous payez le prix fort. Connaissez-vous les autres personnes au sein du régime qui vous en veulent ? Pouvons-nous avoir une idée sur ces personnes et de leurs motivations ?
Mon propos entendait justement se placer au-dessus des personnes, que ce soit celles qui souhaitent se maintenir au pouvoir ou celles qui veulent y accéder. Je mettais en cause ce système global dont nous sommes tous peu ou prou responsables. Cela dit, mon incarcération sâinscrit clairement dans un contexte de guerre de succession, quâexacerbent les rivalités entre les partisans dâun statu quo qui préserve leurs prébendes, et ceux qui plus ambitieux, mais sans talents, en sont réduits au vil expédient dâinstrumentaliser la justice afin dâécarter tout concurrent potentiel sérieux.

Avez-vous au cours des nombreuses années passées aux côtés du président de la République, en tant que très proche collaborateur, appréhendé sa conception du pouvoir politique suprême ?
Sa façon dâexercer le pouvoir tient à deux choses : dâune part, à son caractère, réfléchi, prudent, conservateur, naturellement méfiant (les évènements de 1984 ont accentué ce trait), pessimiste quant à la nature humaine, secret, mystique jusquâà lâoccultisme, charmeur, jovial; et dâautre part, à la pratique institutionnelle dont il a hérité de son prédécesseur, et qui lui permettent de sâinscrire dans une tradition faite de clientélisme tribalo-religieux, de répressions violentes des manifestations antigouvernementales, dâinstrumentalisation du sentiment national.

Pourquoi dâaprès vous sa gouvernance ne permet-elle pas le décollage du Cameroun, à telle enseigne que des observateurs avertis estiment que lâémergence promise pour 2035, nâest quâun slogan politique ?
En fait, le concept dâÉmergence, repris par de nombreux pays africains, recouvre un corpus de règles (10) néo-libérales quâon appelle le Consensus de Washington, et que les États doivent respecter dans leur plan de développement et leur budget sâils veulent obtenir des financements du FMI ou de la Banque Mondiale. LâÉmergence câest moins un projet quâune conditionnalité reformulée. Ces règles prévoient notamment : la privatisation des entreprises publiques, lâélimination des barrières à lâentrée et à la sortie sur les marchés, lâélimination des barrières à lâinvestissement direct étranger, la libéralisation des échanges, etc. LâÉmergence camerounaise, ou, si lâon retient une formule moins ambigüe, la Stratégie pour la Croissance et lâEmploi est-elle en bonne voie ? âUn pays émergent, démocratique et uni dans la diversitéâ câest la formule qui résumait la vision du Développement du Cameroun à lâhorizon 2035, présentée par le Premier ministre Yang Philémon. Si dâincontestables progrès ont été atteints en matière de croissance économique depuis le début des années 2000, force est de constater que les objectifs fixés par le gouvernement pour la période intermédiaire 2010 - 2020 sont dâores et déjà hors dâatteinte. Quâil sâagisse du développement des Infrastructures (Énergie, Bâtiments et Travaux publics, Transports, Technologies de lâInformation et de Communication, Développement urbain Habitat, Eau et Assainissement), de la Modernisation de lâappareil productif, ou du Développement humain (Santé, Éducation, Formation professionnelle). Sur lâensemble de ces points, nous sommes en retard par rapport à notre feuille de route ou bien à dâautres pays de poids comparable comme la Côte dâIvoire. Un pays démocratique ? Ne jouons pas sur les mots. Le cas récent de la Gambie nous enseigne quâest démocratique non pas un pays dans lequel un Président a été élu par une majorité, mais celui dont les citoyens peuvent sâen débarrasser sans risquer la prison ou leur vie. La démocratie, câest lâalternance. Lâalternance pacifique. Enfin, Un pays uni dans la diversité ? La crise anglophone est très symptomatique des progrès à faire dans ce domaine.

Comment la Société de confiance que vous promettez aux Camerounais pourra-t-elle apporter des solutions aux crises multiformes qui les frappent ?
Seul un Cameroun qui aura repris confiance en lui sera en mesure, tête haute, de relever ce triple défi :
1) le défi dâun développement économique au service des intérêts réels du peuple camerounais. Actuellement, nous nâavons aucune capacité de négociation avec les institutions internationales. Câest juste un jeu de dupes, nous faisons semblant de croire que leurs recommandations seront efficaces, et elles font semblant de croire que nous sommes une démocratie.
2) le défi dâune démocratie véritable. La Société de confiance sâappuiera sur le principe constitutionnel de lâalternance à la tête de lâÉtat, au terme dâun ou de deux mandats, ce qui mettra notre pays à lâabri de la servitude volontaire.
3) le défi de lâUnité nationale. La Société de confiance permettra de mettre en oeuvre une politique sincère de décentralisation, qui est lâoutil indispensable de la cohésion nationale.

Où en êtes-vous avec ce projet de société ?
Le projet avance. Dâune façon ou dâune autre, jâespère que les principales propositions du projet de Société seront débattues lors de la prochaine élection présidentielle.

Dans votre récent ouvrage, Le choix de lâaction, vous écrivez que les Camerounais â veulent croire en leur avenir, et tout ce que leur offre ce régime finissant, câest le spectacle tragi-comique de son immobilisme â. À qui incombe la responsabilité de cet immobilisme qui est pourtant dénoncé à longueur de discours ?
Trêve de faux-fuyant, lâimmobilisme est la conséquence du manque de volonté de lâexécutif. Un pays qui parvient, en pleine crise économique, à mobiliser plus de 500 milliards de FCFA pour la construction de stades de football, pourquoi nâa-t-il pas pu, depuis des décennies, réunir les moyens nécessaires, qui sont plus modestes que ceux mobilisés pour la prochaine CAN, pour construire un deuxième pont sur le Wouri, une route et un chemin de fer vers le Nord, une autoroute entre Douala et Yaoundé, ou bien encore une route reliant Douala à Lagos, alors que lâon peut aller, par la route, dâAbidjan à Lagos en une journée. Le manque de volonté politique est la seule explication. Notre pays est devenu un pays qui subit, et ne réagit que sous la pression ou la contrainte.

Quâest-ce qui dâaprès vous explique le décalage quâil y a entre les discours du chef de lâÉtat et ses actes ?
En grande partie cela tient à son isolement qui le coupe de la réalité du peuple. On ne peut durablement nourrir lâaction politique sur la foi de rapports, mémos, et notes des collaborateurs ou des organismes internationaux. Aller sur les lieux dâun terrible accident ferroviaire nâest pas seulement le moyen de montrer sa compassion, mais aussi prendre la mesure des facteurs environnants tels que : les implications des régimes de concessions, la politique dâachat des équipements, le maillage sanitaire du pays. Aller à la rencontre des concitoyens sur le terrain, privilège que jâai eu - et jâen suis reconnaissant au Chef de lâÉtat - durant 9 ans dans mes fonctions de ministre de lâAdministration territoriale et de la Décentralisation, est indispensable pour apprécier les besoins réels du pays. En outre, la concentration des pouvoirs à Yaoundé, entre les mains jalouses de quelques ministres, ou crypto-ministres, est un frein à la mise en œuvre des projets.

Dans lâouvrage ci-dessus vous déclarez vouloir â assumer le passé pour construire lâavenir â. Aussi peut-on lire ; â au fil du temps, le régime dont jâai été lâun des acteurs a déçu les espérances des Camerounais, dont la grande capacité de résilience a permis dâéviter le pire â. Nâest-ce pas une manière de dire que vous êtes aussi responsable de lâimmobilisme que vous dénoncez, vous qui avez servi ce système pendant 19 ans ?
Jâai servi mon pays au gouvernement pendant 19 ans, et je suis fier de ma contribution. Et, câest bien parce que mon travail, ma conduite ont été largement appréciés quâun grand nombre de nos compatriotes, et de partenaires internationaux, ont pu et continuent de voir en moi, malgré la situation dans laquelle on mâa placé, le meilleur candidat à la succession de Paul Biya.

Toujours dans le même ouvrage, vous montrez comment vous avez sauvé le régime lors des élections de 2002. Pourquoi dans cet ouvrage, écrit longtemps après les émeutes de février 2008, nâavez-vous pas écrit eu un mot pour le repos de lââme de nombreux Camerounais dont la vie a été enlevée par la soldatesque de Monsieur Biya?
Si ma compassion pour ces vies perdues et pour les familles endeuillées nâest pas apparue clairement, je le regrette, car elle est grande. Je me suis toujours opposé, dans lâaction publique, aux répressions aveugles et leurs cortèges de morts inutiles. Concernant les émeutes de février 2008 sur lesquelles, toute la lumière nâa pas encore été faite, elles sont, au même titre que lâaffiliation à des groupes terroristes ou lâexposition aux dangers de lâémigration clandestine, une dramatique illustration de ce à quoi le désœuvrement, le désespoir de notre jeunesse peuvent conduire. Avons-nous, dix ans plus tard, tiré les leçons de ces tristes évènements ? Manifestement, non. Quant au fiasco électoral de 2002, câest une catastrophe évitée de justesse. Il ne sâagissait pas, comme vous le dites, de sauver le régime, mais de remédier aux dysfonctionnements de notre administration, de rassurer et de redonner confiance à nos compatriotes. Je nâétais pas seul engagé à cette tâche, heureusement, même si câest sur moi que les projecteurs étaient braqués.

Comprenez-vous la position de ceux qui disent que vous êtes victime dâun système que vous avez construit avec le régime de Renouveau ?
Je ne demande à personne de sâapitoyer sur mon sort. Je nâai pas construit ce régime du Renouveau, qui sâappuie sur la servitude volontaire dans laquelle nous nous sommes enfermés depuis notre indépendance, et dans laquelle se trouvent encore tous les pays pétroliers dâAfrique centrale. Le seul remède pour nous tirer durablement de cette léthargie, câest de redonner à chacun le goût de la liberté, de lâautonomie, du risque. Câest le cœur du projet de la Société de confiance. Ce nâest pas un slogan creux. Les pays dâAfrique de lâOuest, du Sénégal au Nigeria, ont franchi ce pas vers la liberté démocratique, et on en mesure déjà les bienfaits. Il nây a guère de raison que notre sous-région, à commencer par le Cameroun, ne puisse y parvenir, que nos compatriotes ne puissent retrouver la confiance en lâEtat, clé dâun fonctionnement social harmonieux. La démocratie, câest comme lâeau courante ou lâélectricité. Une fois quâon y a goûté, il devient impossible de sâen priver volontairement.

Une certaine opinion pense que vous êtes en prison parce que la France aurait manifesté lâintention de vous aider à remplacer M. Biya au pouvoir. Et le fait que vous ayez conseillé -avez-vous écrit - au Président de ne pas se présenter à la réélection est loin dâen prouver le contraire. Pouvez-vous confirmer ou infirmer ce soupçon ?
Je ne suis ni le candidat des Français ni celui des Américains. Au Cameroun, comme ailleurs, la France, comme toutes les grandes puissances, poursuit ses intérêts. Depuis plus de 30 ans, le Président Biya les a-t-il jamais remis en cause ou menacés de quelque manière que ce soit ? Évidemment non. Alors, pourquoi la France chercherait-elle à le remplacer ? Ceux-là qui font de moi, le candidat de Paris afin dâexacerber le sentiment nationaliste des Camerounais, sont les premiers à supplier les Français de ne pas laisser le musulman, pro américain selon eux, que je suis, accéder aux plus hautes responsabilités, car cela serait contraire aux intérêts... de la France !

Pendant lâajustement structurel de 10 ans que nous ont imposé la Banque mondiale et le FMI, les Camerounais ne vous ont pas entendu vous prononcer pour ou contre les privatisations des entreprises publiques dont le résultat était pourtant la destruction du tissu industriel national, entre autres. En étiez-vous si convaincu du bien-fondé ?
Je suis favorable à la modernisation de notre économie, et lâintervention des entreprises privées, encore faut-ilâ:
1) laisser dans le giron de lâÉtat les services publics nécessitant encore de lourds investissements primaires en infrastructuresâ;
2) ne pas remplacer un monopole dâÉtat par un monopole privé, mais renforcer le jeu de la concurrence,
3) favoriser la privatisation au profit dâacteurs nationaux.
La déréglementation générale de lâéconomie, le développement du secteur privé au détriment du secteur public sont un phénomène mondial, qui concerne des secteurs comme lâélectricité, lâeau, la poste, le transport aérien, la téléphonie, le rail. La présence de lâÉtat constituait une relative protection pour le consommateur. Avec lâarrivée des capitaux privés dans des logiques de marché, cette protection tend à disparaître. Le consommateur ou lâusager se trouvent démunis face à des entreprises privées dont la raison dâêtre est dâassurer des profits, certainement pas un service public. En outre, dans les pays en forte croissance démographique, comme le nôtre, les infrastructures restent à développer - lâélectrification rurale est notamment une priorité - et cela nâest pas dans la capacité ni la vocation du secteur privé.

Lâopinion publique camerounaise pense quâil sâest agi dâune politique dâextraversion de lâéconomie camerounaise programmée par ceux qui ont persuadé le Président Biya de signer les APE de façon discrétionnaire. Quelle est votre opinion à ce sujet ?
Les APE, câest une pilule empoisonnée. Elle avait pour préalable une intégration régionale achevée de notre zone économique, la Cemac (Communauté économique et monétaire de lâAfrique centrale, Ndlr) Or, la libre circulation des biens et des personnes dans cet espace nâexiste pas. En outre, ma conviction est que lâintégration des pays comme le Cameroun, le Gabon, le Congo et le Tchad nâaccroît pas leurs atouts pour rentrer de façon compétitive dans la mondialisation. Car, en terme géographique, ce qui manque à lâun, lâautre ne lâa pas. Et en terme politique, ce que lâun a et qui manque à lâautre, celui-ci préférera souvent le trouver hors de la zone Cemac ou bien sâen priver. Il me vient à lâesprit lâexemple de la main-dâœuvre qualifiée qui se trouve au Cameroun, et que certains États de la Cemac refusent dâemployer sur leurs grands chantiers, préférant exiger des entreprises internationales qui opèrent chez eux dâaller embaucher des travailleurs, en Asie, même si cela coûte plus cher.

Sauf mauvaise information de notre part, vous êtes lâun des nombreux Ingénieurs des pétroles dont dispose notre pays. On se serait attendu à ce que, à lâinstar de lâAlgérie, le Cameroun en profite pour organiser la maîtrise endogène de son pétrole dont lâexploitation reste le monopole de lâétranger, et notamment la France. Cet abandon de la souveraineté nationale est-il lâeffet programmé dâun deal, ou bien y a-t-il une difficulté particulière pour le gouvernement ?
En matière pétrolière, câest la géologie qui, in fine, détermine à la fois le type de contrats, et le profil des intervenants. Le contexte géologique algérien et camerounais diffère sensiblement. Chez eux, les champs pétroliers sont de tailles considérables, chez nous, ils sont assez disséminés et de tailles modestes, ce qui requiert la mise en commun entre opérateurs dâune logistique dâévacuation relativement lourde, alourdissant les coûts opératoires. Cela ne favorisait pas lâintervention, à lâorigine, dâindépendants nationaux en amont de la chaîne pétrolière.
Cela étant, à la création de la SNH (Société nationale des hydrocarbures, Ndlr), alors que je dirigeais le Département Exploration - Production, nous avions lâambition de faire de cette société nationale un opérateur pétrolier de plein exercice. Nous recrutions systématiquement, chaque année, les trois meilleurs ingénieurs sortant de lâÉcole Polytechnique de Yaoundé pour les envoyer en formation à lâétranger dans divers secteurs des métiers du pétrole. Après les changements intervenus à la tête de la SNH en 1984, cette politique a été sacrifiée sur lâautel dâautres réalités propres à notre pays, et avec elle lâambition patriotique dâune SNH opérant nos champs pétroliers.

Après trois décennies de règne, lâimpression qui prévaut dans notre pays, câest que le Renouveau a réussi lâexploit de faire regretter lâancien Président Ahidjo, notamment sur le plan socioéconomique. Comment une telle situation sâexpliquerait- elle selon vous ?
La tentative de coup dâÉtat de 1984 a eu pour effet dâinstaller une chape de silence sur les années Ahidjo. De fait, le bilan, lâinventaire des années Ahidjo nâa jamais été fait. Alors, on idéalise ou dénigre cette période sans en débattre réellement. Or, ce débat est crucial, car câest un héritage qui pèse lourdement - et sournoisement - sur le mode de fonctionnement de nos institutions et de notre pays en général. Sur la page Cameroun de Wikipédia, lâencyclopédie libre en ligne, aux rubriques Histoire et Politique, le nom du Président Ahidjo est à peine mentionné ! Comment donner des repères et des valeurs à notre jeunesse, comment construire une identité nationale forte en occultant près de la moitié de lâhistoire récente de notre pays ? Or, si cette période peut donner matière à de sévères critiques, elle constitue aussi une source dâinspiration ne serait-ce quâen matière dâaffirmation de la voix du Cameroun sur la scène régionale et internationale.

Et quand Cavayé Yégué affirme sur le perchoir de lâAssemblée nationale que â le Boko Haram est parmi nous â, comment le comprenez-vous ?
Je crains de ne pas être le meilleur exégète de la pensée sinueuse du Président de lâAssemblée nationale. Je peux simplement souligner que lâintitulé de sa fonction voudrait que sa parole œuvre au rassemblement des Camerounais et non à leur division.

Notre pays pouvait-il éviter les attaques terroristes dans la région de lâExtrême Nord ? Comment ?
Comme la géologie en matière pétrolière, la géographie importe en matière politique. Maïduguri et la forêt de Sambisa, le berceau et lâépicentre des activités de Boko Haram, sont situées à quelques kilomètres de la frontière camerounaise. Il était prévisible que notre pays soit touché par ce fléau mondial quâest devenu le terrorisme. Jâavais fait part en son temps au président de la République de mes avis et recommandations sur la situation qui prévalait et les menaces qui pesaient dans cette partie de notre pays. Ma dernière note à ce sujet date de février 2012. Vous comprendrez que je ne puisse pas mâétendre plus sur ce sujet particulièrement sensible.

Depuis quelque temps, les régions dites anglophones sont dans une zone de turbulence. Les solutions proposées et/ou apportées par les pouvoirs publics sont considérées par une partie de lâopinion comme de simples palliatifs. Comprenez-vous leurs revendications ? Partagez-vous cette opinion ?
Au commencement de cette crise, les revendications étaient essentiellement sectorielles. Les mauvaises réponses apportées par le gouvernement à ces revendications ont conduit à une radicalisation qui a abouti à une crise sociopolitique. Revenu à de meilleurs sentiments, le Gouvernement a apporté des réponses dont certaines vont au-delà des revendications initiales qui étaient somme toute légitimes. Mais entretemps, la crise a pris une autre ampleur. Cela devrait nous donner lâoccasion de réexprimer notre volonté commune de vivre ensemble et dâen fixer les nouvelles règles.

Dans la recherche des solutions à ce quâil est convenu dâappeler le problème anglophone, certains sujets doivent-ils être tabous ? Quelles solutions durables, pour ne pas dire définitives apporter à ce problème ?
En politique, il ne faut laisser subsister aucun tabou. Ma conviction est que toute solution durable passe par une décentralisation sincère, réelle, qui devra être périodiquement et démocratiquement réévaluée.

Pensez-vous comme certains observateurs que cette crise anglophone est un prélude aux batailles pour la présidentielle de 2018 ? Et au regard de la situation actuelle marquée par la lutte contre le terrorisme, les nombreuses revendications sociales, la cherté de la vie, le problème anglophone, entre autres, ne devrions-nous pas avoir peur dâune alternance heurtée au Cameroun ?
La crise anglophone touche à lâessence même de notre nation : quâest-ce que le Cameroun, quâest-ce qui fait notre identité particulière ? Ma vision du Cameroun est très claire : nous sommes une nation du défi. Relever le défi est dans lââme des Camerounais, et dans notre histoire. De ce point de vue, le vote historique de nos compatriotes anglophones, par lequel ils se sont rattachés au Cameroun francophone plutôt quâau Nigeria anglophone, est aussi consubstantiel de lâidentité camerounaise que la lutte armée pour lâindépendance quâont menée nos aînés, dont nous sommes tous fiers aujourdâhui. Deux défis qui ont durablement forgé notre façon dâenvisager le monde, et la perception que celui-ci a de nous. Et dont le souvenir doit nous aider à relever les nombreux défis politiques, sociaux, économiques, qui se présentent aujourdâhui devant nous, Camerounais, francophones et anglophones réunis.

Si vous étiez président de la République, quelles sont les cinq priorités sur lesquelles vous focaliserez votre attention afin de satisfaire les attentes de vos compatriotes ?
Aujourdâhui, nous avons fait des 10 règles du Consensus de Washington, volontairement masqué sous le terme dâémergence, la finalité de notre développement économique. Or, ces règles ne sont que des moyens, dont lâefficacité nâest pas démontrée. Président de la République, je changerais de paradigme : la croissance économique ne serait plus posée en objectif en soi, elle serait, comme câest les cas en Inde et au Rwanda, un moyen pour atteindre le Bien-être des populations, qui deviendrait lâobjectif visé. Oublié le faux-semblant de lâÉmergence, jâengagerais notre pays sur lâobjectif du Bien-être, fixé sur lâhorizon 2035. Plus endogène et territorialisée, cette stratégie de développement avant tout humain, axée sur le Bien être se déclinera, et se mesurera en termes : de satisfaction des besoins essentiels au premier rang desquels lâéducation, la santé et la sécurité ; de développement des activités productives, notamment agricoles, dâaccès au marché du travail pour la jeunesse, et pour les entrepreneurs dâaccès au marché des capitaux, enfin, en termes de politique de la ville. Pour atteindre ces objectifs, mes cinq mesures prioritaires seraient les suivantes :
1) Réformer notre agencement institutionnel dans le sens dâune présidentialisation du régime, afin de mettre en place un exécutif qui agit et qui rend compte. Au sommet de lâÉtat, un président qui gouverne et non un président qui règne. Au plan législatif, un parlement plus resserré plus représentatif démographiquement pour ce qui concerne lâAssemblée nationale qui légifère et contrôle lâaction gouvernementale. Afin de garantir une alternance démocratique réelle - et non plus virtuelle, la nouvelle constitution limitera la durée du mandat à sept ans, renouvelable une fois, pour une durée de 5 ans;
2) Moraliser la vie publique et lutter contre la corruption : le citoyen sera au cœur de ce processus de moralisation qui, avec la réforme de nos institutions évoquée au point précédent, constitue le préalable à lâinstauration dâun système judiciaire probe et indépendant.
3) Changer notre modèle économique afin dâinscrire notre pays dans la mondialisation : a) Développement compétitif des services, de lâindustrie, de lâagriculture, b) lâIntégration régionale vers lâEst, selon un axe port à port de Kribi/Douala à Mombassa au Kenya; développement massif de notre environnement technologique;
4) Responsabilité écologique : Le Cameroun ne se réduit pas à lâentité géographique, politique et historique dont nous avons hérité. Câest aussi prosaïquement sa terre ocre, ses arbres, sa faune, ses collines, ses montagnes, ses fleuves, ses rivages. De cela, nous nâen sommes que les dépositaires ayant pour responsabilité de la transmettre préservée aux générations qui suivront. Si nous échouons à protéger cet environnement auquel nous sommes attachés, et qui a forgé notre identité, dâautres sâen accapareront, lâexploiteront sans vergogne à des fins strictement commerciales. Avec la même vigueur que nos soldats déploient à défendre nos frontières, nous devons protéger, les forêts de Yokadouma, la savane de lâAdamaoua, les crevettes dâÉdéa, les éléphants de Waza, les chutes de la Menchum, les rivages de Kribi et de Limbé. Ce combat est une priorité. Non seulement il engage notre responsabilité écologique, mais il requerra des transformations de nos institutions et de notre économie qui seront salutaires pour le pays : une décentralisation véritable, une économie plus inclusive et endogène, une implication accrue de la société civile, une plus grande efficience dans lâutilisation des ressources naturelles, et aussi, moins de corruption et plus de transparence dans lâattribution des marchés publics. En outre, ce combat nécessite de mettre la science et la technologie au cœur de notre projet de développement. Je souhaiterais quâau terme de ma présidence, le Cameroun soit devenu en Afrique le pays des ingénieurs ou plus exactement des ingénieux, car il ne sâagit pas de créer une nouvelle technostructure peuplée dâingénieurs, mais de diffuser dans la société lâesprit scientifique et dâinnovation, en intégrant les exclus qui sont souvent les premiers à trouver à leurs problèmes des solutions personnalisées qui pourraient être étendues à grande échelle grâce à la technologie ;
5) Identité camerounaise : Redonner à nos compatriotes le sentiment fort dâappartenir à une nation fière de son histoire, de sa culture, de ses traditions et de ses valeurs.
Lâhistoire du peuple camerounais est celle dâune marche vers une émancipation pleine et entière. Le temps est venu pour nous de reprendre avec une ferme détermination et une confiance forte en nous-mêmes, en notre destinée commune en tant que Nation, notre marche vers la liberté, la justice et le bien-être partagé.
Propos recueillis par:
Jean-Bosco Talla
& Jean Baptiste Sipa

Source: Germinal nâ°108 du 10 juillet 2017