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altIntroduction
Ceux qui cherchent quelques solutions aux problèmes de notre pays savent qu’ils ont  d’abord à se conformer à certaines attitudes, la première étant de ne parler que de ce qu’on sait. En l’absence de cet effort, on ne fait qu’aligner des opinions qu’on voudrait faire prendre pour des vérités. L’ignorance n’est pas une excuse.  Elle est d’autant moins qu’elle n’est pas humble en général et que plus on est ignorant plus on parle fort. En second lieu viennent les attitudes de prudence et de patience. Dans le contexte camerounais, elles vont ensemble. C’est elles qui mettent à l’abri des tendances à l’excommunication et de la chasse aux sorcières.
Récemment, nous avons assisté à de violents tirs groupés contre des organisations de la société civile (OSC). Il n’y a pas longtemps c’était contre des partis politiques qu’il y avait de telles sorties.  Et un peu avant les partis politiques c’était contre des journaux barrés de bandes noires de la censure et contre des journalistes que l’on envoyait en cellule. Si ceux qui ont récemment jeté leur dévolu

sur des OSC avaient retenu les leçons des événements que nous vivons depuis trois décennies au moins ils se seraient gardés d’affliger le contexte médiatique de la sorte. Cet incident peu glorieux pour un organe d’information m’oblige à revenir sur certaines choses que l’on croyait pourtant définitivement acquises à propos des partis politiques, des organisations de la société civile, des journalistes et des autres. Il faut enfoncer le clou.
Auparavant, je laisse le lecteur méditer sur les faits ci-dessous qui aideront peut-être dans la suite.

Thème de chasse aux sorcières : Dis-moi qui tu fréquentes…
 « Les militants de l’UPC se défendent d’être communistes, mais ils sont des amis de la Chine Populaire qui a un gouvernement communiste. […] Dis-moi qui tu fréquentes je te dirai qui tu es (1) »

Thème de chasse aux sorcières : Suppôt  du communisme
« […] Nous mettons les chrétiens en garde contre les tendances actuelles du parti politique connu sous le nom de l’Union des Populations du Cameroun (UPC), en raison […] de l’esprit qui l’anime et qui inspire ses méthodes ; son attitude hostile et malveillante  à l’égard de la Mission catholique et de ses liens avec le communisme athée condamné par le souverain Pontife .(2) »

Au nom de « la guerre contre l’UPC » : Chronique familiale
Le bref récit qui suit est un événement vécu. Je suis né à Douala. Vers la fin des années 50, je courrais en culottes courtes, avec d’autres garçons de mon âge dans les rues et les ruelles de cette grande ville, apparemment sans soucis. Mais à plusieurs signes je ressentais aussi que le pays n’était pas en paix.
Du côté de mon père nous avions de la famille dans le  Mungo. Avec l’ampleur de la répression contre l’UPC, bon nombre de mes oncles et cousins du Mungo avaient été obligés d’abandonner leur village. C’est à cette occasion que l’enfant que j’étais appris des adultes, qui chuchotaient cela dans la maison, que les parents du Mungo s’étaient évanouis dans la nature parce qu’ils étaient des upécistes. Parmi eux il y avait un neveu de papa à peine âgé de trente ans. Et ce jeune homme avait à Douala sa fiancée. C’est autour de la demeure de celle-ci  que se cachèrent  des agents franco-Ahidjo, calculant qu’un jeune homme amoureux ne resterait pas longtemps sans chercher à voir sa bien-aimée et qu’il finira par commettre l’imprudence de lui rendre visite. C’est ce qui arriva.
Un matin tôt, nous entendîmes tambouriner furieusement à la fenêtre de la chambre de mon père. C’était la fiancée en pleurs qui nous racontait l’arrestation de son homme dans la nuit et le lieu de sa détention : la gendarmerie de Mboppi. Toute la maisonnée était en émoi autour de papa qui prenait son temps pour s’habiller, la lenteur dans ses gestes indiquant le drame dans sa tête. Pensez-donc, papa ne parlait pas un mot de Français et il n’était pas question en cette circonstance de se faire accompagner de quelqu’un qui lui servirait de traducteur, car en ce temps-là  le camp de Mboppi était un redoutable centre d’où l’on n’était pas certain de revenir vivant même innocent. Ses lents préparatifs terminés le paternel prit le chemin de la gendarmerie et la mort dans l’âme nous le regardâmes partir.
Deux heures plus tard il fut de retour et nous raconta son expédition : arrivé à Mboppi il avait décliné son identité et expliqué, comme il avait pu, le motif de sa démarche ; après l’avoir écouté on lui avait demandé son adresse (c’était facile : le domicile familial étant à faible distance de Mboppi) ; enfin, on lui demanda de rentrer chez lui en l’assurant  qu’on le tiendra au courant de la « suite ».
Il n’était pas 16 heures lorsque la « suite » nous tomba dessus sous la forme de deux émissaires en tenue, qui firent irruption à notre domicile et ordonnèrent à mon père de repartir à la gendarmerie pour récupérer le corps de son neveu. En moins d’une poignée d’heures un jeune homme au corps vigoureux était mort sous la torture.

Au nom de « la guerre contre l’UPC » : Le train de la mort
Le 1er février 1962, On entassa dans un wagon métallique à Douala des personnes accusées d’être de l’UPC, pour les mener subir un interrogatoire « qualifié » à Yaoundé. Au total 52 personnes y compris des enfants. Dans le wagon aux portières hermétiquement closes l’air manquait.  A l’ouverture du wagon en arrivant dans la capitale on découvrit 25 personnes mortes asphyxiées.

Des partis politiques
Paul Biya : « L’unité nationale est trop récente pour permettre le pluralisme. (3) »
Dès son accession à la présidence, devant des journalistes comme au fil des discours Paul Biya s’exprima sans nuance contre le pluralisme politique. Or à cette heure, c’était la demande la plus profonde et la plus vive des Camerounais qui étouffaient sous le parti unique depuis une vingtaine d’années, demande que cependant le nouveau Président refuse d’entendre, défendant le parti unique de toutes ses forces pendant une dizaine d’années. Les Camerounais ne lâchèrent pas non plus, multiplièrent des manifestations pacifiques et le payèrent cher : coups de matraques, détentions, blessures, tortures, et pour certains la mort. Ainsi finirent-ils par obtenir des lois propres à régir un Etat de droit (4) .
Nous avons des lois qui proclament la liberté d’organisation, de réunions et de manifestations pacifiques, un code électoral. Et bien d’autres textes. Nous savons, malheureusement, avec quel entêtement le pouvoir RDPC veut en faire des lois en vitrine, bonnes pour tromper l’opinion internationale pendant qu’il les contrarie par tous les côtés en se comportant comme un régime de parti unique de fait. Ainsi le MINATD distribue-t-il arbitrairement autorisations et interdictions aux partis et à l’occasion se déclare agent conjugal entre des groupes qu’il voudrait mieux contrôler. Ainsi certains sous-préfets se croient-ils malins en s’improvisant politologues pour commettre des arrêtés d’interdictions à l’encontre de manifestations qui déplaisent au pouvoir, tandis que d’autres de leurs collègues, plus sobres, avouent sèchement : « J’attends des ordres ». Ainsi le diable prend-il ses quartiers dans le code électoral en se faufilant à travers des détails qui annulent  les bonnes dispositions du texte. Ainsi à l’occasion des scrutins, gouverneurs,  préfets et sous-préfets sont-ils commis pour déployer la redoutable organisation propre à faire gagner le parti gouvernemental de toute façon (et si cela ne suffisait pas, le président de la République nomme de façon discrétionnaire le tiers des membres du Sénat), tandis que des commissaires de police terminent les dispositifs d’intimidation, d’arrestation et de détention. Face à une telle machine de guerre, de plus en plus de Camerounais ne croient plus au combat pour la démocratie. Et c’est là le piège qui voudrait les enfermer dans le fatalisme.  Les textes existent, alors continuons à nous battre  pour les corriger et en obtenir l’application effective(5) .

Sur le papier le pays compte des centaines de partis politiques. Un étranger lisant cela en sourirait. Il aurait tort car les partis ne sont en surnombre que sur les fiches du MINATD (6). Nous, Camerounais, savons qu’un tout petit nombre de partis alimente l’espoir plus ou moins vague des populations, trouve un écho dans leur conscience et impactent dans leur vie. Seul ce petit nombre compte réellement.
A l’inverse beaucoup trop de partis jouant notamment sur le chauvinisme ethnique et l’appât du gain sont créés dans le sillage du RDPC ; ces partis sont autant d’appareils de racolage des populations et des groupes sociaux spécifiques, et autant de réceptacles  des subsides, notamment à l’occasion des scrutins. Néanmoins, tout en restant en éveil il faut opter pour l’indulgence à leur égard, une guerre contre ces partis serait de la diversion qui ne déplairait pas au pouvoir. Ces fabrications ne sont que le signe des temps que nous vivons et se dégonfleront au fur et à mesure que disparaîtront les mauvaises manières de l’Etat RDPC si nous restons constants à les combattre.
Les partis de l’opposition ne sont pas exempts de critique. Or la tendance de nos compatriotes à substituer  à la critique, utile voire nécessaire pour progresser, le dénigrement de ces partis fait le jeu du RDPC. Pour l’heure en tout cas nous n’avons n’a pas d’autre opposition. C’est celle-ci qu’il faut aider à se recadrer et à se dépasser en identifiant les écueils à surmonter et en lui apportant le concours de toutes les façons possibles dans le cadre légal. Pourquoi aider les partis de l’opposition ? Parce qu’il est maintenant clair que le RDPC ne relèvera pas le pays.  Les Camerounais avaient donné toutes ses chances à M. Biya quand il accéda au pouvoir ; ils l’avaient accueilli à bras ouverts en disant : « Vas-y, nous te soutenons ». Qu’en est-il en définitive ? La minorité nantie du parti au pouvoir exceptée, il n’est pas une seule génération qui ne soit accablée de son lot de déceptions depuis trente trois ans. Il faudra bien que ça s’arrête. C’est dire aussi qu’on n’est pas de l’opposition si l’on ne songe qu’à faire la même chose que le RDPC à la place du RDPC. Les forces du changement sont celles qui aujourd’hui et demain  assument avec esprit de suite la rupture avec ce qui a lieu au Cameroun depuis que ce pays est entré dans le long tunnel du BDC-UC-UNC-RDPC (7) .  

Compter avec l’opposition. Mais laquelle ? Toute l’opposition. Ce qui veut dire les partis  ayant des sièges dans les organes de représentation (Assemblée des députés, Sénat, municipalités) tout comme ceux qui n’en ont pas, tout comme des individus qui se déclarent de l’opposition. D’abord parce qu’il est à craindre que dans la situation de verrouillage actuel dont un aspect vient d’être brossé au-dessus,  il n’y ait pas un parti capable à lui tout seul de mettre le RDPC hors d’état de nuire. Ce qui revient à dire que c’est toute l’opposition ensemble qui  vaincra le RDPC. D’autre part, des rendez-vous manqués de l’opposition, sa configuration actuelle, et un certain degré de confusion ambiante où se mêlent plusieurs facteurs (ethniques, flou dans la perception des enjeux, etc.), poussent certains groupes de la population à trouver plus rassurant la prise du pouvoir non pas par un seul parti mais par la coalition de l’opposition (8) .
Aux partis comme aux individus qui se réclament de l’opposition la considération ci-dessus prescrit quelques exigences. C’est d’abord d’écarter l’idée que chacun gagnerait à faire cavalier seul ou, pire, à rester dans son coin en étant plus occupé à compter les insuffisances des autres que les siennes propres. Il faudrait donc aller les uns vers les autres. Les opposants gagneront à resserrer les rangs, à se tenir au coude-à-coude, les petites forces avec les plus grandes, les partis ayant des élus avec ceux qui n’en ont pas, les militants encartés dans des partis avec les opposants non encartés. Tous se donnant la peine d’aplanir ce qui peut être source de malentendus. Aller vers les autres ne relève pas seulement de la courtoisie, quoique cela compte, cela consiste principalement à s’imposer d’être efficace suivant quatre directions :
1) Concertations régulières de l’opposition sur chaque nouvelle situation ; et ce sera tant mieux si en plus des concertations elle parvenait à engager les uns et les autres dans des attitudes et des actions communes multiformes ;
2) Mise en application de la solidarité dans le camp de l’opposition et mutualisation de certaines ressources (humaines et matérielles) ;
3) Mise en place d’un programme commun de l’opposition avant la prise du pouvoir. Un tel programme sera le plus ouvert et le plus consensuel possible, comportant en son noyau les objectifs et les mesures qui visent à arracher au pouvoir RDPC toujours plus de démocratie et toujours plus du respect des droits de l’homme ;
4) Préparation d’un programme commun de gouvernement.

Des organisations de la société civile (OSC)
C’est dans les mêmes mouvements des rues de la fin des années 80 et du début des années 90 que des OSC ont pris leur essor. Elles se déploient dans différents secteurs de la vie : droits des femmes, droits des orphelins, droits des prisonniers, droits des homosexuels,  des droits humains de façon générale ; il y a même des OSC dans de petites unités économiques. Donc des OSC aussi il y a un peu de tout, du bon comme du mauvais. Mais une fois encore ce n’est pas à tel ou tel d’édicter quelles sont les bonnes et les mauvaises OSC, ni de distribuer des bons et des mauvais points. La critique d’une OSC, si elle s’impose, doit être menée objectivement, non par des injures et des préceptes imbéciles  déjà entendus dans le genre : « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirais qui tu es ».
Que quelques télévisions et radios consacrent des émissions aux organisations des droits de l’homme au cours desquelles elles assaillent les responsables de ces organisations de propos injurieux, la photo d’une de ces responsables revenant constamment à l’écran ; émissions pendant lesquelles elles font des appels au lynchage de ces responsables et au saccage de leur siège ; cela n’appelle pas que des questions de déontologie concernant certains organes de communication (déontologie sur laquelle est censée veiller la CNC)  mais aussi sur  la qualité d’individus qu’on fait grimper sur des plateaux de radio et de télévision et qui sont emportés par une violence qui n’est pas qu’une simple griserie à l’antenne.

On ne reconnaît l’importance des fesses que quand vient l’heure de s’asseoir, dit un proverbe africain. Ce serait regrettable que certains de nos compatriotes ne comprennent la nécessité des organisations des droits de l’homme  que lorsqu’ils tomberont dans les filets de l’arbitraire, car n’oublions pas, comme le rappelle plaisamment l’écrivain malien Yambo Ouologuem, qu’« en Afrique on est mouillé sans avoir trempé dans quoi que ce soit (9)  ».  C’est  ainsi que sans avoir commis de délit l’homme politique que je suis a tâté du ciment froid des cellules où l’inacceptable spectacle de nos gamins abandonnés à eux-mêmes en ces lieux et sans repères rendit encore plus insupportable l’injustice de mon propre sort. Ce fut un réel réconfort que cette présence d’organisations des droits de l’homme à mes côtés en ces circonstances.

Ne sied-il pas sur la question des droits de l’homme et avant de déblatérer sur les OSC actuelles, de se demander si la manière dont  Yaoundé s’acquitte de sa mission en ce domaine est de nature à rassurer les Camerounais ? Prenons par exemple la récente décision du Président Biya de nommer à la Commission des Droits de l’Homme et des Libertés (CDHL) un homme aussi éloigné de la haute vocation de cette institution que le lamido de Rey M. Bouba Aboubakary Abdoulaye . Mais de qui se moque-t-on ! Car c’est avant tout la CDHL et la République à travers elle que cette nomination entache. Parmi les lamidos du pays, celui de Rey Bouba est celui qui ne fait aucun effort pour s’adapter aux temps que nous vivons et singulièrement aux exigences de la République.  Selon des règles non écrites dans la Constitution les autorités de la République, gouverneur, préfets et autres se prosternent devant le lamido et Yaoundé laisse faire.  Ce monsieur a ses propres lieux de détention  et des milices qui exercent des exactions moyenâgeuses contre les populations et Yaoundé laisse faire.  Le jeune  étudiant Yandal Célestin dont le tort est de s’être mis à la tête d’une OSC pour l’émancipation des populations Toubouro eut droit et aux bastonnades publiques des hommes de main du lamido et à la détention dans ses geôles privées. Les représailles contre ce jeune homme montent ensuite de plusieurs degrés quand il devient  deuxième adjoint au maire de Toubouro après le scrutin de 2013 : il a été depuis cette date en détention à Garoua et vient d’être transféré à Tcholliré. Sa jeune épouse n’a pu résister à une telle épreuve et en est morte. Des quatorze autres jeunes gens arrêtés en même temps que Yandal et toujours en détention deux sont morts (10).

Dans le domaine des droits de l’homme voilà ce qui arrive aux responsables d’OSC qui s’efforcent de faire leur boulot : entraves permanentes dans leur travail, intimidations,  détentions, mort, menaces y compris contre leurs enfants. Je dis bien contre des enfants ! Passe encore, si j’ose dire, que des adultes soient persécutés parce qu’ils sont dans une activité qui déplaît au régime. Mais leurs enfants, quelle est donc leur « faute » ? Je souhaite une très longue vie à ceux qui sont dans des besognes contre des défenseurs des droits de l’homme, afin qu’un jour ils entendent ces enfants aujourd’hui en danger leur poser cette question d’eux-mêmes : « quelle faute avions-nous donc commise lorsque vous nous persécutiez ? ».
Consacrer plusieurs heures d’antenne aux OSC suppose qu’on se soit donné la peine d’en suivre une dans son travail même une journée seulement. Or en écoutant les hommes et femmes conglutinés sur un plateau de télévision pour les besoins de la cause on réalise qu’ils ne savent rien en vérité ni sur les activités ni sur le fonctionnement de ces organisations, et qu’ils ont fait intentionnellement le choix de la tromperie. C’est ainsi que s’emparant du cas d’une OSC qui agit pour la défense des homosexuels, accusent-ils l’OSC en question d’encourager les pratiques homosexuelles. C’est comme si l’on soutenait que l’avocat qui défend un criminel ou un voleur encouragerait à assassiner ou à voler ; c’est comme si l’on disait que la famille et les amis qui apportent à ce criminel ou à ce voleur de quoi manger et se couvrir en prison encourageraient à assassiner ou à voler. Tout le monde sait bien qu’il n’en est rien. Pourtant à l’antenne, on tente par ce bla bla de faire oublier l’essentiel.

L’essentiel  c’est qu’il y a un devoir de justice et c’est cela que l’avocat invoque, même pour un assassin.  L’essentiel  c’est qu’il y a un devoir de solidarité, aussi la famille et les amis ont-ils à le respecter. L’essentiel  c’est que quelque soit l’accusation portée contre un homme ou une femme, même celle d’être homosexuel dans un pays où cela est puni par la loi, cet homme ou cette femme a des  droits  inaliénables d’être humain et c’est l’honneur d’une OSC de les protéger. L’essentiel, enfin, c’est que notre crédo devrait être celui-ci : que la justice règne pour tous, que jamais la solidarité ne fasse défaut à quiconque et que toujours, pour tous et chacun, les droits de l’homme soient sauvegardés. Notre pays s’en porterait mieux.
Nous devons nous réjouir d’avoir même si peu d’OSC qui font le travail ingrat et dangereux dans les droits de l’homme, et dénoncer les appels au lynchage et à la chasse aux sorcières dont ces OSC sont l’objet. D’autre part, dans la lutte difficile où nous sommes, ces violentes campagnes comme celles à laquelle nous avons assistés de la part de télévisions et radios tournent le dos à l’effort de pédagogie  nécessaire pour sortir les populations du tunnel du BDC-UC-UNC-RDPC.
Or qui ne voit pas que dans ce tunnel où nous sommes la confusion a atteint des degrés effrayants ? Par exemple nous avons déjà, à la marge de respectables institutions religieuses, l’obscurantisme religieux rampant, et le pouvoir laisse faire ; on pourrait même ajouter qu’il s’en amuse. Sauf que fidèle à son habitude il joue à cracher en l’air et ça lui retombera sur la figure car les intégristes religieux sont dans le sillage de la confusion grandissante dans le domaine religieux (11). Le pas suivant, dans ce tunnel où l’on voudrait nous tenir indéfiniment, serait de nous faire tomber dans l’obscurantisme politique où nous ne saurions plus distinguer notre gauche de notre droite, ni ce qui est bon pour le pays ni ce qui est mauvais ; où tout se vaudrait en somme. Et où nous deviendrions en définitive incapables d’envisager les actions politiques à la mesure des enjeux, nous contentant du bricolage politique.
Donc, halte à l’entreprise de confusion ! Cela suppose, dans les droits de l’homme,  que nous acceptions et même que nous encouragions les OSC qui sont dans ce domaine à rester fermes sur trois principes ci-dessous.

Premier principe : Tout homme, toute femme, a des droits inaliénables qui sont ceux de tout être humain (du genre humain). Ces droits se rangent dans une large gamme : des éléments nécessaires pour une vie digne et décente (nourriture, travail, éducation, logement, santé, etc.) aux  droits  du citoyen (liberté, droit d’expression, d’association, de réunion, etc.). Cela vaut aussi pour un homosexuel.

Deuxième principe : Quoiqu’ait fait un homme ou une femme, accusé ou coupable en vertu d’une loi reconnue, il reste encore et toujours des droits attachés y compris à cette position d’infortune dans laquelle il se trouve et où la société lui demande des comptes. Ces droits-là non plus ne doivent pas être bafoués sous le prétexte qu’il s’agit d’un suspect ou d’un coupable. Par exemple avoir droit à un procès équitable, par exemple encore ne pas subir la torture pendant sa détention comme le neveu de mon père à la gendarmerie de Mboppi, par exemple encore ne pas être enfermé dans un lieu malsain  comme les upécistes du wagon hermétique du 1er février 1962.
Il fut un temps où au nom de la « guerre » contre l’UPC ceux qui étaient au pouvoir se permettaient tout (12). Nous refusons qu’on nous ramène en arrière. Et ceux qui endossent l’irresponsabilité d’invoquer un état de guerre aujourd’hui contre la secte terroriste Boko Haram doivent se rappeler que le même motif fut invoqué hier contre l’UPC et que cela mena aux excès que l’on sait. Quoiqu’un homme ou une femme ait fait, on ne l’enferme pas dans une cellule pour lui faire subir des atrocités. Et vouloir justifier cela au motif de la guerre ne fait rien avancer. Bien au contraire les mauvaises pratiques du passé nous ont plombés pour des décennies. Celles d’aujourd’hui nous plomberont encore plus (13).

Troisième principe : une organisation dont l’activité est la défense des droits de l’homme s’autorise à interroger la loi elle-même. Ce n’est pas parce qu’une loi existe qu’elle est forcément bonne au regard des droits de l’homme. Songez aux lois en Afrique du Sud sous l’apartheid. Les lois sont faites par les hommes, donc elles souffrent par définition des limites de leurs auteurs qui sont parfois des limites de leur époque. A cause de cela il arrive que certaines lois soient à l’origine de travers, d’effets pervers, d’excès préjudiciables, d’injustices même. Il n’y aurait pas lieu d’expliquer cela longuement aux Camerounais qui ont connu des lois d’exception si certains d’entre eux ne semblaient en ce moment avoir la mémoire si courte.
Ces trois principes forts participent de la construction d’un Etat de droit. A ce titre les organisations qui s’efforcent de les défendre au quotidien en prenant bien souvent des risques, font un travail courageux et nécessaire au nom de quoi elles méritent le soutien de tous les Camerounais de progrès.

Les journaistes...
Aujourd’hui, la radio, la télé et la presse écrite se sont largement érigées en faiseurs d’opinion. Les journalistes et les organes d’information s’inscrivent comme des facteurs de changement dans le pays, ce sont des agents de la transformation du pays ; et eux-mêmes doivent être de plus en plus affûtés dans leur professionnalisme  pour sortir le pays du tunnel du BDC-UC-UNC-RDPC. Mais dans ce domaine aussi on trouve de tout, comme dans les partis politiques et dans les OSC, et ce serait trop facile de vouloir jouer les grands esprits en distribuant des bons et des  mauvais  points. Ici aussi, ne parler que de ce qu’on sait, être prudent et patient. La séparation du bon grain de l’ivraie se fera de mieux en mieux avec le temps.

D’abord le pouvoir veut museler des organes de presse en invoquant « la guerre contre Boko Haram ». Au moment où j’écris quelques organes de presse sous les feux de M. Issa Tchiroma. L’autre  besogne que le pouvoir attend sournoisement de certains organes d’information, quand il ne les y incite pas, c’est celle d’amplifier la confusion qui lui profite en  leur jetant en pâture un thème de communication qui consiste à propager l’idée que le régime RDPC travaillerait pour le pays mais qu’il serait empêché par des forces étrangères, des impérialistes, qui voudraient le déstabiliser pour qu’il ne réalise pas tout le bien qu’il a en tête et dans le cœur. Le procédé n’est pas nouveau, Ahmadou Ahidjo en usa, souvenons-nous de la campagne électorale où la candidature à la présidence d’Abel Eyinga vint troubler le Sérénissime. Fâché qu’un universitaire français en poste au Cameroun, M. Philippe Hugon, se soit permis de formuler quelques critiques  modérées à propos de l’économie camerounaise, critiques d’universitaire somme toute évoquées dans le programme d’Abel Eyinga, Ahmadou Ahidjo s’enflamma contre le Français : « … nos ancêtres n’avaient pas invité ses ancêtres à venir nous coloniser ! (14)  » Les applaudisseurs de l’UNC applaudirent à tout rompre. Ah bravo ! le Grand Camarade avait bien balancé ses quatre vérités à la France ! Et Ahidjo tout d’un coup passa pour David face au géant Goliath-France. Nul n’osa demander au Président National de l’UNC pourquoi il avait accepté d’être porté au pouvoir par les descendants des « ancêtres » de M. Hugon et de demeurer à leur service y compris au moment où il vociférerait contre eux (15). C’est dire la facilité avec laquelle les dirigeants  savent jouer sur la fibre anticoloniale et anti-impérialiste des Camerounais pour exciter ceux-ci contre les puissances occidentales et singulièrement contre les autorités françaises.

Et voici qu’à nouveau on voudrait nous faire gober une histoire selon laquelle M. Biya ferait des prodiges si ce n’était les opérations de déstabilisation orchestrées par les dirigeants français.  Qu’on aille raconter cela à d’autres ! Dans le pré-carré de la Francafrique, les seuls chefs d’Etats africains contre lesquels les services foccardo-gaullien et leurs continuateurs ont lancé des opérations de déstabilisation, en assassinant certains d’entre eux, sont des dirigeants africains arrivés au pouvoir par leurs propres moyens sans l’aide de la France. L’Etat français ne les contrôlait donc pas. Quelques noms de ces dirigeants nationalistes : Sékou Touré, Sylvanus  Olympio, Thomas Sankara, Laurent Gbagbo, et en dehors du pré-carré français Mouammar Kadhafi.  Il ne sert à rien de chercher à créer la confusion en voulant mêler ces noms à ceux de dirigeants qui sont précisément arrivés au pouvoir grâce à l’Etat français. Celui-ci n’est pas bête au point de vouloir déstabiliser ses propres créatures. C’est un détournement de la notion de nationalisme que de vouloir attribuer celle-ci à des chefs d’Etats qui sont précisément des créatures de l’impérialisme.
A cette tromperie, on tente d’en ajouter une autre : celle de désigner une organisation à abattre comme étant au service de l’étranger. L’hyène qui veut manger son petit, dit un proverbe africain, trouve qu’il sent la chèvre. Autrefois, mêler le nom d’une organisation à celle d’un pays ou d’un parti communiste fut  la pire des infamies que les tenants du   pouvoir collaient à leurs futures victimes. Nous avons vu au début de l’article que c’était une façon de préparer le terrain avant de frapper les indésirables. Aujourd’hui, le camp communiste étant tombé derrière le rideau de fer, on cherche autre chose : les organisations et les personnes à abattre sont donc accusées d’être des suppôts de l’impérialisme  au service duquel elles tenteraient de déstabiliser des chefs d’Etats africains supposés œuvrer pour le bien de leurs populations. Or les exemples convaincants pour illustrer les opérations de déstabilisation de l’impérialisme ne sont que ceux des chefs d’Etats africains qui, précisément, n’étaient pas des créatures de l’impérialisme comme expliqué au-dessus.

Quand on sait que nos chefs d’Etats qui incitent à harceler des individus et des organisations indésirables en les accusant d’être au service de l’impérialisme ont eux-mêmes  été mis en place par l’impérialisme à qui ils ne refusent rien ; protégés par ce même impérialisme à qui ils demandent en premier conseils et conseillers, matériels militaire et troupes dans chaque moment décisif  (y compris bases militaires); soumis aux institutions (FMI, BM, OMC, Franc CFA, etc.), cartels et cadrages (PAS, PPTE, etc.) de ce même impérialisme à quoi ils obéissent sans jamais dire un mot ; séduits par les lumières de ce même impérialisme dont ils hantent régulièrement les palaces et les marchés des produits de luxe ; quand on sait donc tout cela, on se dit que l’histoire de la déstabilisation de tels chefs d’Etats n’est pas qu’un raisonnement séduisant pour des fous puisqu’il parvient à inventer de façon imparable la quadrature du cercle, mais que par cette tromperie l’on voudrait désarmer la vigilance des forces de progrès pendant qu’on se prépare à frapper les prochaines victimes. Restons donc vigilants et pour paraphraser quelqu’un, refusons qu’on érige l’abêtissement des hommes en religion d’Etat.

Par Albert Moutoudou
Homme politique

(1) Le Cameroun catholique, n°8 de septembre 1954.
(2) « Lettre commune  des vicaires apostoliques du Cameroun à leurs fidèles ». Texte non daté, rédigé à l’occasion des fêtes de Pâques de l’année 1955, dont les signataires sont : Mgr René Graffin (vicaire apostolique de Yaoundé), Mgr Paul Bouquet (vicaire apostolique de Nkongsamba), Mgr Pierre Bonneau (vicaire apostolique de Douala), Mgr Jacques Teerenstra (vicaire apostolique de Doumé), Mgr Yves Plumey (vicaire apostolique de Garoua).
(3) Afrique-Asie, n°307 du 24/10/1983.
(4) Notamment : la loi sur la liberté d’association n° 90/053 du 19 décembre 1990 ; la loi portant régime des réunions et manifestations publiques n°90/55 du 19 décembre 1990 ;  la loi portant création des partis politiques n° 90/056 du 19 décembre 1990 ; la loi régissant les ONG n° 99/014 du 22 décembre 1999.
(5) En février 2013, lors d’une conférence à Ouagadougou sur la liberté d’association en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest, nous avions pris le temps d’éplucher les textes en vigueur pour constater qu’à une ou deux exceptions près les textes existaient et étaient de bonne facture dans les pays en examen. Dans les faits cependant, à l’exception du Sénégal, c’est la même technique qui était utilisée par tous les pouvoirs en place : les textes servent de décorations et les partis au pouvoir continuent avec les mêmes méthodes de l’ère des partis uniques : refus de la légalité aux partis qui déplaisent, interdictions des réunions et des manifestations par l’intimidation ou la force, etc.   
(6) MINATD : Ministère de l’Administration Territoriale et de la Décentralisation.
(7) BDC : Bloc Démocratique Camerounais, parti créé par Louis-Paul Aujoulat, le chef de file du parti colonialiste et le parrain de messieurs Ahidjo et Biya notamment. UC : Union Camerounaise, parti créé par Ahidjo ; il fut transformé en parti unique sous le nom de UNC (Union Nationale Camerounaise) en 1966, date de la fin du multipartisme initié pendant la colonisation donc début de la glorification du Guide Suprême. RDPC : Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais qui est, par décision de Paul Biya en 1985, le changement d’appellation de l’UNC.  
(8) Ces compatriotes-là auraient-ils si tort que cela ? Une hypothèse de travail pourrait être d’assigner pour mission au premier pouvoir qui succèdera au RDPC de rompre avec les pratiques du parti unique de fait, et d’inaugurer les pratiques démocratiques qui aménageront les mêmes chances pour tous. En simplifiant, pour mieux me faire comprendre, le rôle du premier pouvoir après le long tunnel du BDC-UC-UNC-RDPC sera un peu comparable au rôle historique de Mandela qui fut de démanteler l’apartheid et d’établir enfin la démocratie dans un pays où les populations l’attendaient désespérément depuis des décennies.
(9) Yambo Ouologuem, Lettre à la France Nègre, edmond nalis-éditeur.
(10) Le sort de ces jeunes  Camerounais courageux doit mobiliser toutes les bonnes volontés dans le pays.
(11) Et nous voici déjà avec un front de guerre ouvert contre Boko Haram, secte qui se figure être dans la glorification de l’Islam en enlevant des  gamines (promues à quel sort ?) et en massacrant de paisibles populations.
(12) Voici comment le Président Biya tirait  gloire de la guerre faite à l’UPC et de la « défaite » infligée à celle-ci : « Pour tous les Camerounais, je dis ceci : dans la vie d’une nation, il y a des moments difficiles. A ces moments-là, il faut faire preuve de courage, de solidarité et de patriotisme. Pour ce cas précis, je dis que le Cameroun a eu à traverser d’autres épreuves. On a eu à lutter contre ce même Nigeria pour Bakassi et avant, on a éradiqué les maquis (des mouvements révolutionnaires), on est venu à bout des villes mortes ; ce n’est pas le Boko Haram qui va dépasser le Cameroun. Nous continuons le combat et nous les vaincrons. » Déclaration de Paul Biya le 2 août 2014 avant d’embarquer pour le sommet Etats-Unis – Afrique.
(13) Les Camerounais comprennent la difficulté de la mission actuelle contre la secte terroriste Boko Haram et, dans leur ensemble, soutiennent  leurs forces armées. Mais ils doivent aussi reconnaître qu’une OSC est pleinement dans son rôle lorsqu’elle invite lesdites forces armées à se garder de bafouer les droits de l’homme malgré l’adversité ; et, s’il  arrive qu’il y ait des bavures, qu’elle invite nos officiers supérieurs à porter l’information à la connaissance des populations, au lieu de la cacher ou de se mettre à raconter des mensonges. Il s’agit de préserver l’honneur même de nos forces armées avec lesquelles nous sommes solidaires et, à travers elles, le renom de la nation.
(14) Extrait du discours d’Ahidjo au meeting de l’UNC du 14 mars 1970 à Yaoundé.
(15) Au plus fort de la guerre Biya contre Ahidjo, c’est aux dirigeants français que ce dernier fit publiquement appel depuis Paris pour les inviter à raisonner le Président en place.