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Les pirouettes, les revirements, les manipulations de la constitution, la confiscation du calendrier électoral, les embuscades, les crocs-en-jambe, les dilatoires, les ruses, les dols, les grenouillages et les manœuvres  multiformes servis aux Camerounais en lieu et place d’un organe indépendant bruyamment et unanimement revendiqués depuis les années 90 pour organiser des élections équitables devraient amener même les plus naïfs des Camerounais à revoir leur façon de penser le changement et à comprendre qu’ils sont en plein dans un combat d’arrière-garde que le Rdpc et son président national mènent de toutes leurs forces pour annihiler le multipartisme administratif arraché au forceps et empêcher toute possibilité d’alternance pacifique que nous appelons de tous nos vœux. Leur plus grand crime aura été de s’être laissés mener en bateau pendant trois décennies en acceptant de composer avec le pouvoir, en participant et légitimant des simulacres de consultations, pensant benoîtement que les gens d’en face avaient la volonté d’organiser des élections transparentes et attendaient leur contribution pour améliorer et changer le cours de l’histoire démocratique de leur pays. Erreur fatale, car tous les dysfonctionnements électoraux, depuis leur faux pas des législatives de 92, ont toujours été rigoureusement pensés, méticuleusement planifiés et minutieusement exécutés par des spécialistes en fraudes triés sur le volet  et embusqués à toutes les étapes du processus électoral, du recensement démographique jusqu’à la proclamation des résultats. La hache ne coupe l’arbre que parce que celui-ci lui a fourni le manche !
Depuis le retour au multipartisme, M. Paul Biya n’a jamais rien cédé de substantiel et n’a eu de cesse de montrer qu’il n’en fait qu’à sa tête et qu’il est viscéralement allergique et réfractaire au dialogue républicain, au consensus et au changement. Sinon, il se serait inspiré des critiques faites depuis bien d’années par divers organismes nationaux et internationaux pour améliorer le processus électoral. Bien au contraire, il a encore subrepticement réintroduit dans les élections à venir un Minadt ostentatoirement arrogant et aux ordres, et unanimement vomi, après avoir gagné quelques précieux septennats avec l’Onel, un simple observatoire impuissant et un Elecam caméléon et illégitime qui ne cesse de muer sans avoir jamais été éprouvé sur le métier, et dont les dirigeants se réjouissent de ne pouvoir opérer leur démarcation pour affirmer leur autonomie par une refonte des listes et qui, suprême provocation, iront aux charbons en faisant leurs premiers pas par l’organisation d’une présidentielle, mère des élections et élections à haut risque sous tous les cieux, dont ils ne pourront, contrairement à ce qui se fait partout ailleurs, annoncer ni les tendances ni les résultats provisoires ! Avec tous les tripotages ainsi subis, Elecam demeure-t-il encore cet organe indépendant conçu pour s’occuper de l’organisation, de la supervision et du contrôle de l’ensemble du processus électoral et référendaire ? Qui de sérieux peut encore y croire ?
Quoi d’étonnant à cela lorsqu’à l’Assemblée nationale, on a vu le Rdpc réussir le tour de force de faire voter le député Aya Paul absent, alors qu’il s’était énergiquement prononcé contre la révision de la constitution et qui n’avait laissé aucune procuration, afin de n’être ni de près ni de loin mêlé à un tel parjure et prendre ainsi date avec l’histoire et la postérité ? On a alors découvert qu’avec ce parti, la fraude électorale devenait pathologiquement institutionnelle et que même seul à une élection, il frauderait toujours, dans l’obsession boulimique de la recherche du 100%, de l’unanimité, de l’unanimisme et du plébiscite comme au temps du parti unique dont il n’est que l’avatar et l’indécrottable continuateur.
Et c’est ici que la confession du commissaire Jean Fochivé, le Foccart camerounais, le plus grand architecte et bâtisseur devant l’Éternel des méthodes de terreur et de répression en place, prend tout son sens :
« Pour y avoir participé, je peux jurer, en ce qui concerne le Cameroun, que nul autre que le détenteur du pouvoir ne peut remporter les élections. Le mécanisme que nous avons mis en place est occulte, efficace et incontournable. Quelle que soit l’impopularité de M. Paul Biya, il ne pourra partir que lorsqu’il voudra bien partir et ce n’est pas lui qui a mis le mécanisme en marche. C’est un peu comme ce bunker qu’il ne connaissait pas quand il est arrivé à la présidence »1.
À ceux qui ne jurent que par la candidature unique de l’opposition, M. Pierre Ela2, un autre commissaire, tout aussi introduit, répond en écho:
J’avais posé cette question à un gouverneur de province, à deux semaines de l’ouverture de la campagne pour l’élection présidentielle de 1997 :
- Pensez-vous que l’opposition a une chance de l’emporter si elle présente un candidat unique ?
- Non, des dispositions pratiques ont été prises pour que l’opposition perde, même si elle présente un seul candidat.
Avec ces dispositions pratiques, les élections au Cameroun sont d’autant plus futiles que le décret précède, suit ou renforce la fraude pour la rendre légale et banale. À quoi sert-il à un parti d’opposition de se présenter aux élections législatives quand un décret peut octroyer quinze députés à une province de 400 000 habitants et deux à un département peuplé de 600 000 ou bien, comme en 1997 dans l’Extrême-Nord, arrêter les élections pour opérer un découpage spécial très intéressé ?
En 2002, le rapport des élections de Justice et Paix de l’Église catholique relevait que dans la province du Sud, il y avait un député pour 46 757 habitants alors que dans les provinces du Littoral, du Nord-Ouest, du Nord…, un député représentait environ 98 000 habitants! En clair, un électeur du Sud valait (et vaut peut-être toujours !) deux électeurs dans les autres provinces !
À quoi servent les élections municipales au Cameroun quand on sait qu’au bout du compte c’est toujours le RDPC qui, à travers une tutelle ombrageuse et la nomination (en violation flagrante des dispositions de l’article 55 de la constitution) des super-maires gèrera toutes les mairies quel que soit le parti qui les a gagnées ? En dehors de celui des tout-puissants délégués du gouvernement nommés, qui connaît le nom d’un maire élu dans les communautés urbaines que constituent désormais toutes les grandes villes aux enjeux démographiques, politiques, économiques et sociaux ?
D’ailleurs dans son interview à France 24 il y a quelques années, M. Biya, en affirmant que « dialoguer c’est partager » a démontré la vanité des élections en justifiant l’éventualité d’un dialogue avec M. Fru Ndi et  du rapatriement des restes de « son illustre prédécesseur »:
« Je suis prêt à le rencontrer, je n’ai pas de problème. Nous avons encore un Sénat à élire, nous avons encore des Assemblées régionales à élire, nous voulons qu’il y ait de l’harmonie dans la gestion des affaires de l’État. »
Sénat à élire, Assemblées régionales à élire, harmonie dans la gestion des affaires de l’État ! Mais quels liens mystiques y a-t-il donc entre les mots rencontre, élections et harmonie dans la gestion? Mais les choses s’expliquent d’elles-mêmes et deviennent beaucoup plus limpides quand il évoque l’élection du fils de M. Ahidjo comme député :
« Je n’ai pas d’objection et je dois dire que le fils de mon prédécesseur est député. Il vient d’être…Je n’ai pas de problème avec la famille de mon prédécesseur. Ses fils et filles vont et viennent et personne ne les a jamais inquiétés. »
 Il confirme ainsi, sans peut-être s’en rendre compte qu’aux élections, les partis politiques ne reçoivent pas ce que dévoilent les urnes, mais « un quota autoritairement fixé d’avance » qu’il leur attribue afin qu’il y ait partage…léonin et « harmonie dans la gestion des affaires de l’État ». En un mot, qu’il fraude ! Sinon, pourquoi aurait-il associé le mot objection avec le fait que le fils de son prédécesseur est député ? Ceci implique deux choses : soit que c’est lui qui l’a fait député, ou que de même qu’il aurait pu empêcher ses autres frères et sœurs « d’aller et de venir librement », autant il aurait pu l’empêcher d’être librement élu. Mais comment donc ? Remarquez que M. Biya n’a pas pu achever une de ses phrases, s’étant arrêté juste à temps pour ne pas choisir entre deux mots antithétiques qui se chevauchaient et se bousculaient dans sa tête : élu et nommé ! Car si le fils de son prédécesseur est député du seul fait de la volonté des électeurs, il est « élu ». Mais si c’est parce qu’il n’y avait pas trouvé d’objection et n’avait pas empêché qu’il soit élu, il estime que c’est sa volonté et non celle des électeurs qui le fait député, et il pense alors à « nommé » ! Voilà pourquoi dans l’embarras, les deux mots se sont étranglés dans sa gorge et la phrase n’a pas fini sa course ! Mais, trop tard, le mal était déjà fait.
Il est donc de notoriété publique qu’au Cameroun, les élections sont ainsi devenues un simple rituel cathartique, spectaculaire et médiatisé à souhait, qui permet simplement au pouvoir en place de singer la volonté populaire par des tours de passe-passe en vue de s’auto-reproduire  et de se perpétuer. Comme le dit fort à propos Patrice Yengo3, « ne pouvant perdre le pouvoir, le chef ne peut qu’être élu démocratiquement. La fraude, ombre accolée à toute forme de suffrage, prend ici une dimension nouvelle. Dès lors que le pouvoir est absolutisé, la fraude cesse d’être marginale pour devenir structurante de la consultation elle-même. La mise en œuvre de la démocratie, pour les classes dirigeantes, ne se réalise que dans l’assimilation simultanée des formes de la fraude qui, dans le cas présent, participent des métamorphoses de la privatisation du pouvoir ».
Et, comme s’il parlait du Cameroun, il ajoute : « La concurrence n’est rendue possible que dans la mesure où elle offre au chef d’être « l’unique » : celui-ci la suggère et la construit lui-même. Les concurrents sont à sa mesure, comme lui est à la mesure du pays dont il incarne toujours l’unité nationale et la paix « perpétuellement retrouvée ». À ce titre, l’élection est nécessairement « de masse » et « unanime ». Deux caractéristiques qui, à bien des égards, participent de la « bonne gouvernance » réclamée aux dirigeants africains et qui à travers diverses appellations (démocratie dirigée, consensuelle, africaine ou apaisée…) traduisent la continuité des formes inchangées de l’exercice du pouvoir ».
Ceci explique le nombre de candidats-alibi annoncés à  chaque élection présidentielle, de pseudo-partis d’opposition au service du statu quo, de la prolifération des motions de soutien et des tomes « d’Appel du Peuple » commandités et sponsorisés, et de toutes ces prestidigitations qui fabriquent au chef une popularité factice et  meublent le quotidien des démocrature verbalocrates et rétrogrades des tropiques. Les élections se suivent donc sans que jamais la volonté authentique du peuple soit prise en compte, car la fraude leur est consubstantielle. Elles permettent simplement au Rdpc d’étendre de plus en plus ses tentacules et son emprise liberticides sur le territoire afin de montrer aux yeux du monde que les Camerounais ont rejeté le multipartisme et la démocratie  qu’ils jugent précipités et inadaptés pour leur pays.
Dans son rapport publié après les élections couplées de 2002, la fraude avait atteint les proportions telles que l’Onel, pourtant totalement acquis au gouvernement en place, s’est vu contraint de révéler à son corps défendant qu’il a observé que « le carriérisme pousse les autorités administratives à être partisans ; que celles-ci ont beaucoup de mal à résister à l’influence et à la pression des élites extérieures dont l’immixtion intéressée dans les affaires « du village » est de plus en plus décriée et néfaste au déroulement serein des élections ; que l’élite exerce tellement de chantage sur son pouvoir réel ou supposé et l’imminence des sanctions en cas de résistance que les autorités administratives finissent généralement par céder. Il se plaignait  d’avoir relevé des cas plus que flagrants de violation de la loi dans la Bénoué-Ouest (un condamné candidat), Kumba-Centre (violences et fraudes), Balikumbat (violences), Bamboutos (Violences), Mifi (fraudes) et d’avoir soumis au Minatd une liste d’autorités administratives à sanctionner, propositions restées sans effet à ce jour. De même, il déplorait que l’Administration  ait rejeté des listes qu’il avait réhabilitées conformément à ses missions dans le Mungo et à Muyuka.
Lui emboîtant le pas, le rapport de Transparency confirmait les plaintes des partis politiques en affirmant « avoir observé » une mobilisation générale et publique des fonctionnaires dans les équipes de campagne et divers groupes de soutien aux partis politiques. Cette tendance, poursuit-il, était plus forte chez les fonctionnaires de haut rang, notamment les secrétaires généraux, les directeurs et les chefs de service qui, pour la plupart, sont allés battre campagne dans leurs régions d’origine. Cette situation en période de campagne se caractérisant par un fort taux de déplacement vers leurs zones de campagnes des membres du gouvernement et de l’ensemble de leur cabinet. Ce qui impliquait, dans de nombreux cas, une mobilisation de la logistique étatique, notamment des véhicules administratifs, des chauffeurs, des bons de carburant..., des frais de missions ! Cette mobilisation des ressources humaines et matérielles de l’État, poursuit-il, a été également relevée dans des sociétés parapubliques ou d’État telles que la Snh, la Sonara, la Cdc, la Snec, le Port Autonome, le Feicom, la Cnps, la Crtv, etc.»
En a-t-on tenu compte ? Que nenni ! Les choses semblent plutôt évoluer vers le pire. Créé pour écarter une Administration omnipotente et intéressée afin d’améliorer l’organisation des élections, Elecam a été très vite abâtardit et mis au pas par la désignation partisane de ses membres, le retour furtif de la même Administration avec les ressources matérielles, financières et logistiques de l’État et des entreprises parapubliques (dont se plaignaient Transparency et l’Onel) qui, sous le prétexte commode de « booster les inscriptions », a envahi le terrain pour reprendre le chantage et les intimidations qui leur sont connus, supplanter un Elecam sans âme et affiner cette machinerie de fraudes qui leur a déjà rendu des services inestimables. Une fois de plus et une fois de trop, voilà les Camerounais dans l’impasse et le cercle vicieux d’élections futiles et inutilement onéreuses.
Pendant combien de temps vont-ils encore continuer à attendre une impossible alternance qui sortira de ces urnes opaques et sans fond? Continuer à se défausser sur l’opposition qui est toujours les autres et jamais chacun d’eux individuellement ne sert à rien. En Tunisie et en Égypte où il n’existait ni opposition ni contre-pouvoirs, on a vu des dictatures que l’on croyait indéboulonnables s’écrouler en quelques jours sous les coups de boutoir du peuple souverain comme des châteaux de cartes, sans aucun coup de feu de l’ingérence étrangère à tête chercheuse (Syrie !) ou de quiconque. Parce qu’au bout de l’incubation sociale, chaque Tunisien et chaque Égyptien s’est pris lui-même pour « l’opposition » et tout le monde s’est retrouvé spontanément dans la rue. Les retombées ne se sont pas fait attendre.
En ce qui nous concerne, ou nous continuons à pleurnicher et à consommer les fruits nocifs de nos lâchetés, de nos égoïsmes et de nos trahisons, ou nous méditons pour action ces paroles du sage Aimé Césaire : « La faiblesse a toujours mille moyens que seule la couardise nous empêche d’inventorier ». Le temps presse et trop peu de gens tirent les marrons du feu.
Jean Takougang
1 Frédéric Fenkam, Les Révélations de Jean Fochivé, Editions Minsi P. 223
2 Pierre Ela, Dossiers noirs sur le Cameroun, éditions Pyramide Papyrus Presse, 26, Rue des Rigoles, 75020 Paris. M. Pierre Ela, Commissaire de Police en 1994 a passé environ huit ans dans les services secrets camerounais (DST et RG) de 1984 à 92. Il a été promu Commissaire principal en 1997 et a été chef de la Division provinciale de la police judiciaire du Littoral à Douala (siège de la contestation des années de braises !). Il démissionne en 2000.
3 Patrice Yengo, ''La Fraude Electorale « Démocratique »'', Politique africaine N° 85, mars 2002