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Quand l’impérialisme est forcé d’agir à découvert
Lorsque la rue arabe s’est embrasée en Tunisie, conduisant en 3 semaines à la chute de Ben Ali,  tous les médias occidentaux se sont extasiés sur le caractère endogène de la révolution tunisienne, rappelant avec une insistance suspecte que celle-ci était un pur produit des réseaux sociaux comme Face book, Twitter et les autres. De façon insidieuse, la Tunisie a été tout de suite présentée comme l’avant-garde d’un mouvement susceptible de balayer l’ensemble de la région. Pour étayer ce point de vue, ces médias ont multiplié les interviews, offert la parole à des spécialistes soigneusement triés sur le volet, donné une visibilité maximale aux mouvements de rue à travers le monde arabe, réalisé et diffusé une foule de reportages sur le sort des petites gens et leur volonté d’en découdre avec les pouvoirs en place. C’était véritablement du grand art, et le déclic égyptien est venu juste à temps pour corroborer. Avec la chute de Moubarak, l’objectif suivant se trouvait être la Libye et il apparaissait devoir être atteint encore plus facilement que dans le cas égyptien. Sauf que l’imprévisible leader libyen a refusé de jouer une partition qui semblait avoir reçu un accord tacite, donnant pour le coup un très mauvais exemple susceptible de bloquer l’effet domino escompté et de mettre un terme prématuré au projet d’un panarabisme officiellement réalisé de l’intérieur, mais en réalité inspiré et soutenu par l’impérialisme occidental.   

La première erreur d’analyse qui a sans doute été suggérée et entretenue par les stratèges occidentaux sur la prétendue révolution arabe a été de la présenter comme antioccidentale. Ainsi, depuis Moscou, Thierry Meyssan le président du Réseau français Voltaire peut-il affirmer que «Les peuples d’Afrique du Nord et du Proche-Orient se soulèvent contre la domination des États-Unis et d’Israël incarnée par des dirigeants fantoches », insistant lourdement sur le fait que dans ce mouvement, «on voit surgir un sentiment panarabe face à l’impérialisme et au sionisme ». L’apparence donnait d’ailleurs raison à une telle analyse et personne ne fut surpris de la voir  largement reprise, argumentée et documentée dès le début des soulèvements.

Pendant longtemps en effet, le monde occidental a joué la carte de tous les tyrans de la région. D’abord pour barrer la voie à l’islamisme militant dont la caractéristique principale est qu’il a repris le flambeau du nationalisme dévoyé par le socialisme arabe des années d’indépendance. À l’époque, on se le rappelle, l’Occident avait préféré jouer la carte du fondamentalisme musulman contre le socialisme sponsorisé par Moscou comme on avait pu le voir dans le conflit afghan des années 80. Et pour éliminer cet ennemi-là dont l’ambition avouée était de donner le pouvoir au peuple, il n’y avait alors rien de tel que des régimes forts, militairement soutenus, pour maintenir un statu quo favorable à l’Occident. Ensuite pour soutenir Israël, l’allié traditionnel américain dans la région, même s’il est permis de penser qu’Israël n’en est que le bénéficiaire indirect, qui pourrait être lâché si les intérêts vitaux des États-Unis se trouvent un jour durablement mis en danger par sa faute.

Sans toutefois sous-estimer le rôle des forces internes dans ce qui se passe aujourd’hui dans le monde arabo-musulman, il y a un certain nombre de constances antérieures convergentes qu’il faut souligner pour une meilleure mise en perspective. D’un point de vue théorique, la démocratie est le seul mode de gouvernance qui donne le pouvoir au grand capital contre les hommes de guerre et les hommes d’Église. Et pour ce faire, elle s’appuie sur la masse à qui il est cédé une portion soigneusement contrôlée de pouvoir. Dans le cas du monde arabo-musulman, le statu quo obtenu par la force dès les années 50 grâce à l’appui donné aux pouvoirs militaires – Saoud, le fondateur de la dynastie saoudienne au XVIIIe siècle était un puissant chef de guerre, et la dynastie chérifienne au Maroc descend de conquérants arabes – a sans doute permis de barrer la route au populisme socialiste, mais a donné la possibilité au populisme religieux de gagner du terrain. Et ce dernier – choc des civilisations et 11 septembre 2001 obligent - a justifié à son tour un soutien de plus en plus aveugle aux pires formes de dictature qui ont plongé la région pourtant immensément riche dans la corruption et la misère. Les choses auraient pu continuer ainsi, l’Occident usant régulièrement de la menace de la démocratisation pour mettre au pas ces dictatures et permettre à ses multinationales de monopoliser des contrats scandaleux – ainsi, dans un article du Point paru le 22 février sous la signature de Jean Guisnel, nous apprenons que de nombreux groupes français vivent de juteux contrats de vente d’armes à Kadhafi sur lesquels ils font des marges bénéficiaires allant jusqu’à 60% - si la Chine n’était arrivée avec son mépris ostentatoirement affiché des problèmes de gouvernance interne aux pays, et ses milliards de fonds souverain. Le risque de voir ces dictatures, sur le dos desquelles l’Occident avait jusque-là prospéré par le chantage démocratique, basculer vers ce nouvel allié devenait trop grand et exigeait une anticipation. Et de l’avis de tous ses stratèges, l’Occident n’avait que des choses à gagner dans une telle anticipation. On comprend pourquoi ceux-ci n’ont pas cessé de harceler MM. Obama, Sarkozy, Cameron et les autres sur leur timidité à soutenir la révolte de la rue arabe.

En effet, comme le dit dans la Tribune du 18 février Anne Giudicelli spécialiste du monde arabe et musulman, arabophone, et fondatrice du cabinet Terrorisc consacré aux risques à l'international, démocratiser le monde arabo-musulman apparaît comme le meilleur moyen de barrer la route au pouvoir religieux dont la menace ne saurait être sous-estimée, et elle a raison si l’on considère les évolutions au Liban, en Palestine, en Afghanistan et au Pakistan. Aussi s’interroge-t-elle : « Comment pourraient-ils [les fondamentalistes] en effet se réjouir de la défaite des tyrans, dictateurs, oppresseurs, ces Tawaghits corrompus érigés en premiers ennemis par Oussama ben Laden depuis plus d'une décennie, quand c'est bien à ces mêmes dictateurs que cette idéologie extrémiste doit sa naissance, son développement, sa justification ? Comment pourraient-ils continuer à s'en prendre aux alliés occidentaux, américains en tête, grâce à qui ces dictateurs ont pu se maintenir aussi longtemps au pouvoir, quand ceux-là se rangent du côté des insurgés en sommant leurs fidèles "esclaves" de disparaître du champ ? ».

Il y a toutefois un pas entre affirmer que l’Occident avait intérêt à la démocratisation du monde arabo-musulman et soutenir qu’il l’a inspiré, organisé, soutenu et financé. Et si pourtant c’était le cas ? La Turquie que tous les médias occidentaux présentent aujourd’hui comme un modèle de démocratie religieuse a été transformée sur ce même modèle entre le XIXè siècle et le début du XXe siècle. En ce sens, il a constitué un laboratoire et une expérience pilote. Depuis, la tentative d’appliquer le même schéma en Iran se heurte à une résistance acharnée du régime des Mollahs. La même tentative en Afghanistan semble se heurter à une résistance inattendue qui menace de faire basculer la fragile démocratie pakistanaise. S’il est clair qu’il existe de longue date un plan de démocratisation du monde arabo-musulman, il apparaît que l’urgence de la mise en œuvre de ce dernier est récente. C’est M. George W. Bush qui en 2003 en fait un axe officiel de la politique étrangère américaine au Moyen-Orient. De la part d’un président républicain des États-Unis, cela traduisait déjà le fait qu’il y avait là une nécessité vitale de changer de politique pour les intérêts américains dans cette région. Succédant à Bush, le démocrate Obama tombait pour ainsi dire à pic. Encore fallait-il agir avec discrétion pour ne pas provoquer la suspicion d’un nationalisme arabe que l’on sait particulièrement chatouilleux. C’est pourquoi l’on a eu l’impression que les Occidentaux marchaient sur des œufs en Tunisie et en Égypte.  Il n’empêche qu’en amont des soulèvements, il faut préciser qu’un travail fantastique avait déjà été effectué.

De nombreux analystes rappellent fort opportunément un exemple révélateur fourni par les contacts noués avec le « mouvement du 6 avril », lancé au printemps 2008 par « la jeunesse Facebook » égyptienne pour soutenir un mouvement social des ouvriers de l’industrie textile dans le delta du Nil. L’ambassade américaine au Caire avait repéré très rapidement ce nouvel acteur. Selon un télégramme qu’elle a envoyé en Égypte fin décembre 2008, les diplomates du Département d’État avaient rapidement compris le potentiel de ce groupe de jeunes et leurs méthodes d’action. Huit mois après le lancement de leur page Facebook, l’un de leurs leaders avait été invité en visite d’étude aux États-Unis aux frais du gouvernement ! Ainsi, si hier des leaders de mouvements armés étaient repérés et formés puis armés avant d’être renvoyés au front par Washington et Moscou, aujourd’hui c’est la jeunesse qui est initiée aux techniques de construction et d’utilisation des réseaux sociaux à des fins de déstabilisation politique, là où nécessité s’impose. En Égypte, apprenons-nous, - et sans doute un peu partout dans le monde arabo-musulman - les diplomates et sans doute une large proportion des 100.000 fonctionnaires et para-fonctionnaires US présents étaient occupés sur le terrain à nouer des contacts et à aider les mouvements susceptibles de participer à une évolution pacifique du régime. Mais la révolution arabe ne pourrait devenir profitable à l’Occident qu’à certaines conditions : il faut qu’elle touche toute la région, et qu’elle soit véritablement démocratique.

La seconde de ces deux conditions n’est certes pas la plus facile à réussir. L’inconvénient des révolutions Facebook, c’est qu’elles sont acéphales et peuvent donc être récupérées par des forces déjà organisées comme l’armée ou les mouvements religieux. Récupérées par les militaires, elles déboucheraient sur un statu quo et n’auraient été qu’une perte de temps. Récupérées par les mouvements religieux, ce serait une issue proprement catastrophique. Aussi l’Occident a-t-elle opté, comme Lénine au lendemain de la révolution russe avec la NEP, pour une transition encadrée par l’armée considérée comme le moindre mal, mais agissant sous la pression entretenue de la rue. Cela se voit aussi bien en Tunisie qu’en Égypte. Ces efforts cependant pourraient être perdus si le mouvement général qui lui sert de carburant venait à s’arrêter brutalement. On en vient là à la seconde condition, l’extension du mouvement à l’ensemble de la région, condition au regard de laquelle le cas libyen prend un relief tout spécial.

En bousculant le schéma jusque-là implicitement admis par tous, Kadhafi s’est posé comme un obstacle à la réalisation d’un projet qui dépasse et sa personne et la Libye, mais dont l’aboutissement dépend dans une relative mesure du bon déroulement en Libye même d’une révolution qui est supposée être populaire et endogène. Ceux qui parlent du pétrole et des fonds souverains libyens comme enjeu de l’acharnement sur le détesté colonel ont raison dans le détail, mais se trompent dans le global. L’Arabie Saoudite l’a dit et répété, elle est prête à suppléer à tout éventuel déficit de production pétrolière pour stabiliser le marché international et éviter, elle ne le dit pas, l’effondrement de l’économie occidentale : selon le Conseil d’analyse économique (CAE) dans une étude intitulée « Effet d’un prix du pétrole élevé et volatil » publiée en 2010, « Une hausse du prix de 80 à 150 dollars réduirait le produit intérieur brut (PIB) français d’un ou deux points » ; aux États-Unis, la Réserve fédérale (Fed) vient de calculer qu’une hausse de 10 dollars par baril réduira le PIB d’un cinquième de point. Quant aux fonds souverains libyens, ils sont sous le contrôle occidental et en tout état de cause sont d’une importance qu’il faut relativiser, même si la situation n’est pas la même en fonction des pays pris individuellement. L’Italie n’est pas dans la même situation vis-à-vis de la Libye que la France qui n’est pas dans la même situation que l’Allemagne ou les États-Unis.

Le comportement de la Libye comme celui de l’Arabie Saoudite dans le cadre du mouvement en cours apparaissent comme symboliques d’un positionnement qui a quelque chose de traditionnel et que l’histoire de cette région a souvent géré de la même manière. Nous avons vu plus haut comment pour en finir avec la menace communiste l’Occident s’était provisoirement allié en Afghanistan avec le fondamentalisme musulman, pour ensuite le combattre de toutes ses forces au lendemain de la défaite soviétique. En Libye, le même schéma apparaît comme le moindre mal. Ainsi, face à la nécessité de démocratiser la région, la menace islamiste pourtant réelle brandie par Kadhafi - Mgr. Giovanni Martinelli, l’évêque catholique de Tripoli que nul ne peut soupçonner de légèreté, est clair sur ce point dans Il Manifesto  du 1er mars 2011: « Les Libyens ne sont pas fondamentalistes, mais le fondamentalisme est présent dans la révolte et les instrumentalise » - émeut à peine les stratèges occidentaux. Il sera toujours temps de s’en occuper une fois le but actuel atteint, d’autant qu’une démocratisation véritable de la région permettrait de faire d’une pierre deux coups : éliminer à la fois les dictatures militaires désormais encombrantes et les mouvements religieux fondamentalistes ou les affaiblir pour les vassaliser, ainsi que le montre l’exemple turc.

Sur la question libyenne, la stratégie occidentale a connu une évolution contradictoire fort intéressante : elle a perdu une cohérence immédiate au profit d’une logique traditionnelle.

Dans l’immédiat, la stratégie de la discrétion et même de la dissimulation a volé en éclats, l’Occident se voyant obligé par la résistance du leader libyen et de ses fils à avancer ses pions à découvert. Cela explique les nombreuses incohérences du discours médiatique et politique occidental sur la Libye depuis le début de la crise. Ainsi, l’on a parlé constamment de massacres, de plusieurs milliers de morts, sans que les images ne viennent confirmer ces allégations. Personne n’a pu expliquer que parmi les dizaines de milliers de gens qui fuyaient la Libye il y ait eu tant d’étrangers et si peu de Libyens dont on disait pourtant qu’ils étaient régulièrement massacrés dans leur pays. Et la liste reste longue. Quand on veut noyer son chien, dit-on, on l’accuse de rage. En quoi, d’un point de vue démocratique, le maintien de Kadhafi au pouvoir depuis plus de 40 ans est-il plus immoral que l’interminable mainmise des dynasties saoudiennes et chérifiennes sur l’Arabie saoudite et le Maroc ? Mais là n’est pas le problème et on le sait.

D’un autre point de vue, la réaction libyenne a révélé des lignes de fracture anciennes, et imposé la remise au goût du jour de vieilles stratégies qui en de pareilles circonstances ont à chaque fois fait la preuve de leur efficacité. Dans cette zone-là, et ce depuis l’antiquité, l’Occident s’est constamment appuyé sur l’élément arabe pour déstabiliser toute forme de résistance. Ainsi, les Juifs n’ont pas encore oublié Hérode Ier le Grand qui usurpa le trône de Judée après le renversement de la dynastie légitime et dont la tyrannie s’exerça avec le soutien et en faveur de l’Empire romain. Plus près de nous, lorsqu’il fallut trouver la réponse à la « question d’Orient », les Anglais se servirent de Lawrence d’Arabie pour fomenter un soulèvement Arabe dirigée par le roi Fayçal Ier d’Irak contre l’Empire ottoman. L’opération fut un succès éclatant pour le camp occidental et un cuisant échec pour la partie arabe.  Dans le conflit actuel, face aux composantes non musulmanes de la région –Palestiniens, Libanais, Perses et Berbères, le camp occidental essaie à nouveau de jouer la même partition.

Ainsi selon Pierre Beylau, rédacteur en chef du Monde, « Les récentes "révélations" de WikiLeaks accréditent l'idée que l'Arabie saoudite sunnite serait même disposée à cautionner une expédition contre l'éternel ennemi perse et chiite qui entend la concurrencer comme phare de l'Islam mondial ». Et comme par le plus pur des hasards, les pays où l’Iran dispose des plus fermes soutiens dans la région sont justement le Liban avec la majorité chiite que représente le Hezbollah, et la Palestine avec le Hamas. En Afrique du Nord, l’on sait qu’il a toujours existé un fort clivage entre les conquérants arabes et les premiers occupants berbères. Un clivage qui a résisté à plus de quinze siècles et que les impérialismes du XIXè siècle ont tenté de récupérer à leur profit, avec un succès mitigé. Dans cette région nord-africaine, la Libye se trouve être l’un des rares pays où la composante berbère est majoritaire et cela explique sans doute des propos que Kadhafi a tenus il y a quelques années sur les Arabes. Ne me parlez plus jamais d’Arabes, disait-il en substance, ils n’ont ni saveur ni couleur. Les ambitions africaines du leader libyen s’expliquent par ce changement d’orientation et l’on comprend aisément pourquoi la ligue fort bien nommée arabe a donné sans hésiter son accord à l’opération internationale occidentale contre le régime libyen.

Dans la logique habituelle de la politique occidentale au Moyen-Orient, il est clair qu’encore une fois, ayant échoué à réduire les lignes de résistance traditionnelle que sont l’Iran, la Palestine, le Liban, la Libye, et plus loin l’Afghanistan et le Pakistan, l’Occident pense qu’en s’appuyant sur la composante arabe il sera possible d’isoler nombre de ces pouvoirs pour ensuite les abattre plus facilement. Sous cet angle, l’exemple libyen est tombé fort mal à propos et l’on comprend que pour l’empêcher d’enrayer une machine que l’on croyait jusque-là parfaitement huilée, l’Occident s’est vu dans l’obligation, d’une part de négocier un accord a minima avec la Chine et la Russie, d’autre part d’enlever le masque du simple appui aux mouvements de rue pour assumer la posture plus risquée d’acteur central du processus en cours, engagé jusqu’au cou dans des opérations militaires donc le but avoué est toujours la protection des civiles alors qu’il est de plus en plus clair pour tous qu’il s’agit d’aider une rébellion que l’on est en train d’armer et d’entraîner à la hâte pour justifier plus tard la guerre que l’on entend livrer à la Libye tout en empêchant ce pays de se ravitailler en armes. Mais y a-t-il là quelque chose de nouveau ? La gouvernance mondiale fonctionne ainsi depuis la nuit des temps.

Roger Kaffo Fokou

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