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Religions, loges et pouvoirs au Cameroun (acte 1)

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Le rapport des puissances politiques à la spiritualité et à la moralité

« Il n'est pas un pays au monde, pas une époque de l'histoire qui n'ait connu les sectes [et/ou les loges]. La perception du phénomène est fonction des périodes, de l'environnement économique, politique, social et culturel de chaque pays. Dans les débats publics sur les sectes [et les loges] beaucoup de choses s'entremêlent. Une inquiétude légitime face à certaines tragédies, manifestations perverses et pratiques frauduleuses  (viol des consciences, chantages, suicides collectifs, agressions sexuelles, meurtres, néocolonialisme spirituel...), une médiatisation à outrance du phénomène sectaire et des confusions autour de la notion de secte, justifient, sans doute, l'attitude de rejet dont elles sont, de nos jours, victimes. », (Germinal, n°019)

Le groupe Samory, éditeur de Germinal et ses partenaires (Harmattan Cameroon, Fondation Gabriel Péri, Dynamique citoyenne, Le quotidien Le Messager, la Radio Cheikh Anta Diop) ont organisé,  le jeudi 26 avril 2012, au Djeuga Palace hôtel à Yaoundé, une réflexion (conférence-débat) sur le thème Religions, loges et pouvoirs au Cameroun : Le rapport des puissances politiques à la spiritualité et à la moralité.
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Ont pris pris part à cette réflexion, le Pr Claude Abe, enseignant à l'Université catholique d'Afrique centrale; Armand Leka Essomba, enseignant à l'université de Yaoundé I; le pasteur Robert Nkong, pasteur de l'Eglise Evangelique du Cameroun et dirige le collège Alfred Saker de Douala, Mbombog Mbog Bassong, en service au ministère de la Culture à Yaoundé et plus de 240 participants. La modération a été assurée par Mathias Eric Owona Nguini. Fabien Eboussi Boulaga coordonnait les activités.

Résumé des interventions

Prenant la parole le premier, Le professeur Claude Abé a jeté un regard panoramique historico-anthropologique sur la fondation, l’identification et l’évolution des mouvements politico-spirituels et politico-religieux. Il a orienté son intervention dans deux directions : il a d’abord commencé par une explication des ordres spirituels en s’appuyant sur des exemples précis, ensuite il a abordé la question de la routinisation, c’est-à-dire qu’il s’est attelé à montrer comment ces organisations sont devenues des entités normales et ordinaires dans notre existence politique et spirituelle
Le docteur Armand Leka Essomba a reformulé sa présentation de manière à l’aménager à sa convenance, mais en s’inscrivant au thème proposé. Il a d’abord exploré l’univers des spiritualités et a identifié trois types de spiritualité : cosmique, politique et mystique. De son point de vue, les spiritualités politiques et mystiques ne se situent pas au même niveau que la spiritualité cosmique. Selon l’orateur, les différentes spiritualités ont un héritage africain, cette affirmation étant reconnue par tout le monde notamment les Asiatiques et les Européens. Par la suite, il a évoqué la question de l’appropriation, de la domestication et de la domiciliation de ces spiritualités en évoquant la manière dont la perspective de l’appartenance à des loges initiatiques a été singulièrement interprétée. Il y a repéré un des mécanismes fondamentaux de notre dépendance mentale, morale, spirituelle, et pourquoi pas matérielle
Le pasteur Robert Nkong, après avoir donné un contenu à la notion de secte, a fait la typologie des différentes sectes. Pour l’essentiel, il a attiré l’attention du public sur le caractère pernicieux des sectes et a tenu à préciser que les religions catholiques et protestantes ne sont pas des sectes.
Selon Mbombog Mbog Bassong, les Africains passent leur temps à répéter la pensée des autres. Pour lui, répéter la pensée des autres n’est pas faire la science. La science n’est pas neutre, elle est fondée sur des postulats, a-t-il souligné. Elle est par essence métaphysique, c’est-à-dire qu’elle part des postulats qui viennent des ancêtres dont la démonstration est faite avec pour idée de faire la science. On comprend pourquoi, a-t-il déclaré, l’Afrique n’a ni théorie religieuse, ni théorie politique, ni théorie économique, ni théorie monétaire et prétend, pour devenir émergente, s’organiser sur la base de la culture des autres, des théories élaborées par les autres.
Aussi, a-t-il martelé : dès que les Africains considèrent ce que leurs ancêtres ont fait comme étant des superstitions, alors, ils se coupent de leurs traditions comme si elles étaient par essence coupées de la modernité. Avant d’avertir : tant que les Africains considéreront que leurs actes quotidiens, leurs manières d'être et d'agir sont des superstitions, ils ne pourront pas faire la science, car la science et la théorie sont la tradition positive.
Tant qu’ils ne mettront pas dans leurs systèmes éducatifs les théories de l’Afrique, tant que les systèmes éducatifs ne seront pas purgés de leurs contenus occidentalo-centristes dont l’enjeu est de les faire comprendre qu’ils ne sont que des attardés mentaux, ils ne sortiront pas de l’ornière

Contexte
Devenu indépendant, l’État du Cameroun systématise le principe de la laïcité dans le préambule de la Constitution du 4 mars 1960 : « Le principe de laïcité sous l'égide duquel le peuple camerounais place la République s'entend par la séparation des Églises et de l'État. Il implique que la République n'est ni religieuse, ni ecclésiastique. » Ainsi, le fait religieux est extérieur à l'État. Celui-ci adopte à l'égard des Églises et des religions une attitude d'impartialité, de neutralité.
Or, il apparaît à l'analyse que la réalité sociopolitique a profondément édulcoré le principe de la laïcité de l'État au Cameroun. Le pouvoir en place a pris conscience du rôle des religions non seulement dans la formation morale des citoyens, mais aussi dans le développement tout court. Par l'investissement qu'elles réalisent dans le pays, les religions déplacent, d'au moins une borne, la neutralité de l'État à leur égard. C'est ce qui explique la collaboration entre les deux pouvoirs : laïque et religieux. Une collaboration d'autant plus nécessaire, aux yeux du pouvoir en place, que la paix sociale en dépend dans une certaine mesure. La mitoyenneté entre eux est ainsi très fluette et fragile. Et les religions, dans leur ambition souvent inavouée, agissent en véritables forces politiques ; par conséquent, elles ne peuvent être écartées de l'entreprise de la construction de l'État. Dès lors, il n'y a plus une sphère réservée à tel ou tel pouvoir.
Le Cameroun a une superficie de 475 424 kilomètres carrés pour une population de 20,4 millions d’habitants. Les Chrétiens représentent 69 % de la population, contre 21 % pour les Musulmans et 6 % pour les Animistes. Parmi les groupes religieux constituant moins de 5 % de la population, on compte les Juifs orthodoxes, les Bahaïs et les personnes qui ne s’identifient à aucune religion. La population chrétienne se répartit entre Catholiques romains (38,4 % de la population totale), Protestants (26,3 %) et autres confessions chrétiennes (dont les Témoins de Jéhovah) (4 %).
Un autre paramètre entre en jeu : de multiples loges (ou Sectes) étendent leur influence sur la vie politique du pays, au grand dam des corps religieux classiques. Pour le sociologue Jean-Paul Willaime, auteur de la Sociologie des religions, " la Secte est un des modes possibles d'existence sociale du groupe religieux que l'on peut rencontrer dans toutes les traditions : il n'y a pas des religions qui sont des sectes et d'autres qui ne le sont pas, mais des formes sectaires observables aussi bien au sein des grandes religions qu'à l'extérieur de celles-ci ". Avec Max Weber et Ernest Troeltsh, qui définissent cette notion sans toujours tenir compte du fait qu'il n'existe pas d'Église stricto sensu dans les religions et traditions non chrétiennes,  on peut ajouter que la Secte est une association volontaire de croyants qui réunit des personnes religieusement qualifiées et qui introduit une rupture plus ou moins prononcée avec la société environnante. Elle cultive le non-conformisme, c'est-à-dire se distancie plus ou moins radicalement des normes sociétales établies et admises et rassemble des personnes engagées, sélectionnées selon des critères de conformité aux pratiques et croyances du groupe.
Généralement, ils émergent dans des sociétés en proie à une déstabilisation, mieux en totale déliquescence morale, se développent en période de crise économique et se distinguent par des appels à de vagues "nouvelles valeurs" réputant discréditées les valeurs instituées, acceptées et respectées par l'opinion et les institutions sociales (Germinal, n°019).
Le pouvoir des loges est un fait objectif de l’environnement sociopolitique camerounais et africain. Presque tous les chefs des États d’Afrique francophone dirigent ou sont membres des loges qui infiltrent les milieux politiques, économiques, culturels et militaires. On y trouve : chefs d’État, avocats, hommes d’affaires, médecins, avocats, pharmaciens, journalistes, banquiers, enseignants, chercheurs, leaders d’opinion et des partis politiques, etc. Parmi les chefs d’États, « frères » maçons, on peut citer : Ali Bongo Odimbi (Gabon), Denis Sassou Nguesso (Congo Brazzaville), Amadou Toumani Touré (Ex-président Mali), Alpha Condé (Guinée Conakry), Idriss Déby Itno (Tchad), Faure Ngnassigbé (Togo), Blaise Compaoré (Burkina Fasa). Thomas Boni Yayi (Benin), évangéliste,  cultive d’étroites relations avec le milieu de la franc-maçonnerie. Paul Biya souvent présenté comme membre de l’ordre de la Rose-Croix aurait autrefois été initié à la franc-maçonnerie. Alassane Dramane Ouattara n’est pas connu officiellement comme membre de la franc-maçonnerie, mais près de la moitié de son gouvernement fréquente  les temples. Abdoulaye Wade a été autrefois initié à la franc-maçonnerie, tout comme son prédécesseur Abdou Diouf qui en été très proche, tandis que Macky Sall (nouveau président sénégalais) se défend d’en faire partie.
Il va ainsi sans dire que l’appartenance à des loges impacte sur la gestion de la Res publica. On comprend pourquoi Magellan Omballa, professeur de sciences politiques, estime que : « Que ce soit dans l'administration, la haute fonction publique, la politique, l'Université, 95% des nominations se font en tenant compte de l'appartenance à une secte ». La puissance des loges et sectes est souvent évoquée dans la réflexion théologique de l'Église camerounaise. « L'idée, pour beaucoup de gens c'est : « la rose-Croix protège, on peut devenir riche, avoir de l'influence », affirme un prêtre.
Aussi, l'influence de la franc-maçonnerie, et plus globalement des loges, en Afrique constitue-t-elle l'un des sujets de conversation les plus animés dans des milieux politiques et cultuels africains. Beaucoup estiment que ces loges sont si puissantes qu'elles y bloquent le «pouvoir révolutionnaire » des peuples. Or, l’histoire de l’Afrique rappelle que les religions « classiques » ont autrefois joué un rôle similaire sinon identique.
Au moment où le scepticisme et l'irrationnel gagnent du terrain au Cameroun et en Afrique, il est important et opportun d’éclairer l’opinion sur un certain nombre de questions qui peuvent être résumées par les thèmes ci-dessous développés le 26 avril 2012.

Les axes de la discussion
1. Identité, origine et évolution des religions, confessions et loges présentes dans le paysage sociopolitique et socioculturel du Cameroun actuel (Pr Claude Abe)
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2. Le rapport des religions, confessions et loges initiatiques à la problématique de la souveraineté et de la liberté des États, Nations et Peuples de l’Afrique contemporaine (Armand Leka Essomba)
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3. Les ordres religieux, confessionnels et ésotériques comme groupes (occultes) de pouvoir au Cameroun et en Afrique : collusions, collision et compositions (Pasteur Kong Robert).
4- Les pouvoirs religieux, confessionnels et ésotériques face à la démocratie et la souveraineté populaire au Cameroun (Pr Jean Paul Messina)
5- Peut-on renouveler un encadrement cosmique et initiatique vertueux du pouvoir dans les sociétés africaines actuelles ?: la problématique de la régulation morale et spirituelle des pouvoirs africains par les initiations. (Mbombog Mbog Bassong)
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Les Débats

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